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Manif anti-loi travail : à Nice, le gloubi-boulga des déceptions

Une bonne centaine de jeunes énervés et/ou hilares en tête de cortège, rejoints par quelques punks à chien et suivis par une foule hétéroclite, du cheminot à l’employé de Schneider electric, en passant par les tempes argents des retraités… Ce jeudi après-midi, à Nice, ils étaient 3 300 selon la police, 10 000 selon les organisateurs (et au moins 5 000 selon nos mirettes) à répondre à la mobilisation nationale contre la loi travail en descendant dans la rue. Pourquoi au juste ? Alors que le gouvernement a revu, à la marge, sa copie (en renonçant notamment au plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif) et que des points pourraient encore être discutés à l’Assemblée (les motifs de licenciement économique devraient faire l’objet d’amendement, entre autres), la grogne ressemble d’avantage à un gloubi-boulga de déçus d’une certaine idée de la gauche qu’à un simple réquisitoire anti-loi El Khomri. Ressources a rencontré trois générations de manifestants qui partagent tous le même désenchantement.

Les points précis de la loi, Nina, 18 ans, venue défiler avec une poignée de potes du lycée Pierre et Marie Curie de Menton, ne les cite pas. Est-ce qu’elle connaît vraiment le texte d’abord ? A vrai dire, on n’est pas là pour l’interro surprise. Une chose est sûre, quand on lui demande ce qu’elle fait là, la lycéenne n’est pas à court d’argument et de bon sens. « Ce que je vois, c’est qu’on m’a toujours dit : travaille bien à l’école et tu auras une situation, alors que rien n’est moins sûr. Ce que j’aimerais, c’est que les gens puissent faire ce qu’ils ont envie de faire plutôt que de devoir trouver des compromis pour remplir leur assiette ». Et si elle était au gouvernement ? « Je déciderai d’arrêter de mettre les gens dans des cases et je remettrai la notion de plaisir et de valorisation au centre du monde du travail. Par exemple, je ne vois pas pourquoi quelqu’un qui bosse dans un bureau pour une administration devrait forcément être plus rémunéré qu’un jardinier ou une caissière, qui a aussi de vraies compétences. Avant de faire une loi travail, il faudrait vraiment valoriser les métiers, les filières. Dans  mon lycée, les scientifiques, comme moi, sont considérés comme l’élite, en opposition aux littéraires. Mais quelqu’un qui passe sa journée à décortiquer Madame Bovary devrait avoir autant de respect que celui qui résout des équations. Idem pour le mec qui passe un BEP climatisation ! »

Soixante-cinq ans de plus que Nina au compteur, Jean, cheminot à la retraite, n’a pas eu besoin de sécher les cours pour venir battre le pavé. Dans son viseur : « la loi travail, que j’ai commencé à décortiquer, et qui me paraît être un régression absolument abominable, fine et maline, au détriment des salariés. Mais aussi les retraites qui, pour le cas des cheminots, sont vraiment trop faibles. Il faudrait avant tout qu’il y ait en France une meilleure répartition des richesses par la fiscalité. Prendre aux riches pour donner aux pauvres. Je ne peux pas accepter, par exemple, qu’au XXIème siècle des gens vivent encore dans la rue ! », égraine celui qui fit ses première armes dans le monde du travail en tant qu’ébéniste à son compte et aimerait aussi qu’on s’intéresse d’avantage aux artisans. « Aux petites entreprises plutôt qu’aux grands patrons », résume-t-il.

« Pour élaborer cette loi, l’Etat aurait dû écouter les PME et les TPE plutôt que le Medef de Gattaz, qui représente d’avantage les grands groupes du Cac 40 », renchérit, un peu plus loin dans le cortège, Jean-Luc, un quadra prof de math, dans la rue « contre la loi travail en particulier et les renoncements de la gauche en général ». Un brin paumé, le grand bonhomme, écharpe de footeux autour du coup, est surtout très amer : « Ce que Hollande a fait de ma voix, je ne pourrai jamais l’accepter », lance-t-il, anticipant déjà le casse-tête des prochaines élections. « Voter socialiste, on ne m’y reprendra plus. » Mais pour qui alors ? « Tout… mais pas ça. »

Sur l’avenue Jean Médecin, regardant passer la foule depuis leur institut de beauté déserté, trois coquettes jeunes filles rongent leur frein… « Manifester, on aurait bien aimé nous aussi. Mais y aller c’est perdre de l’argent », glisse l’une d’entre elles. Toutes les trois sont apprenties, âgées de 16 à 25 ans, avec des fiches de paie allant de  360 € à 894 €. « Plus tard, c’est le Smic qui nous attend, parce que notre beau métier, un vrai métier de l’artisanat, n’est pas estimé à sa juste valeur. Faudra même pas espérer arriver à se loger sur Nice », renchérit une seconde. « L’Etat fait mal son travail : au lieu de s’occuper des gens qui galèrent dans son pays, il va aider les pays étrangers », conclut finalement la cadette. « Ah oué ? T’es de droite toi! », glisse, sarcastique, une collègue.

Ce jeudi après-midi à Nice, les colères et les déceptions n’étaient peut-être pas les mêmes mais elles ont eu le mérite de se faire entendre. Dans la forêt de panneaux jalonnant le cortège, un résumait mieux que les autres le sentiment émergeant de ce grand et hétéroclite bal des déçus : « de l’accumulation naît la révolution ».

Photo (c) Aurelie_Selvi

A Nice, le réveil de la jeunesse contre la loi travail

« On n’est pas du bétail, à mort la loi travail ». Ce mercredi après-midi, à Nice, plus de 200 jeunes sont descendus dans la rue pour crier leur colère contre la loi El Khomri. A l’appel national de plusieurs syndicats, ils ont pris la tête d’un cortège de 1 300 à 3000 mécontents (selon les calculettes respectives de la police et des organisateurs). Et si les chiffres ne flirtent pas avec ceux des mobilisations anti-CPE, qui avaient enflammé bahuts et facs en 2005 et fait plier le gouvernement, « c’est important et symptomatique que la jeunesse se mobilise pour son avenir », juge Robert Injey, responsable niçois du PCF, qui prévoit « une montée en puissance » de la mobilisation pour les prochaines manifestations prévues d’ici au 31 mars. La perspective d’un péril jeune ? En attendant, Ressources est allé à la rencontre des lycées et étudiants du cortège pour comprendre les raisons de la colère.

« On se demande pourquoi on fait des études »

Sébastien, 20 ans, et André, 19 ans

Sébastien et André, 20 et 19 ans

En BTS « Chimie » à Nice, ces deux potes ont séché les cours pour rejoindre la manif’. « J’ai entendu parler de la loi dans les journaux et je ne suis pas d’accord. Parce qu’elle favorise le patronat, les licenciements. Ce qui me fait peur, c’est qu’on va arriver sur un marché du travail sinistré, sans embauche, qu’on sera sous-payé », lance André, qui n’en est pas à son premier défilé. « On fait des études mais on se demande à quoi ça sert si au final on galère pour trouver du boulot, et qu’en plus on peut être viré pour tout et n’importe quoi », ajoute Sébastien, encouragé par son père à « s’engager politiquement autrement que par le vote ».

« Je ne pensais pas manifester sous la gauche! »

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Manu, 18 ans

« Je m’appelle Manuel, mais écrivez plutôt Manu ». A 18 ans, ce Vençois en licence d’Histoire, accroché à son drapeau des Jeunesses socialistes, est « un pur déçu » du gouvernement. « En 2012, je n’ai pas voté, j’avais 14 ans. Mais je m’étais engagé à fond pour la gauche, au sein des MJS. J’avais fait la campagne sur Grasse, en tractant, en faisant du boîtage… Ce qui me plait, c’est les valeurs de la gauche de cette époque : solidarité, social, progrès, défense des travailleurs pour rétablir un équilibre dans ce tout libéral… Quatre ans après, il y a de la colère, de l’amertume. Cette loi travail, c’est une trahison. Bientôt, pour choper un job étudiant, il faudra quoi ? Se prostituer ? »

« Le gouvernement se trompe de problème »

Morgane, 25 ans, Romy, 23 ans, et Manon, 24 ans

Morgane, 25 ans, Romy, 23 ans, et Manon, 24 ans

En Master 2 « Traduction, sous-titrage, doublage » à Nice, ces copines ont sorti sifflet et casseroles pour faire du bruit contre la loi. « On ne veut pas sa modification mais son retrait », lance Manon. « Ils veulent nous faire passer sur les modèles anglais, allemand. Que l’on cumule les petits boulots, comme le fait ma cousine à Londres depuis des années. C’est invivable », renchérit l’étudiante, persuadée que le gouvernement « se trompe de combat ». « J’ai un ami qui a une PME, il m’en veut parce que je manifeste. Il est plutôt pour la loi tout en disant qu’il y a trop de charges, que c’est dur… C’est à ça que l’Etat devrait travailler : réduire les charges pour favoriser les embauches, et non pas simplifier les licenciements! »

« Je préfère être utile dans la rue que chez moi à regarder une série »

Amanda et Marie, 15 ans

Amanda et Marie, 15 ans

A 15 ans à peine, Marie et Amanda, en seconde au lycée Masséna de Nice, ont déjà un timide avis sur la loi. « Je sais pas trop quoi dire mais, c’est pour notre avenir. On veut pas ne pas avoir de boulot. Mais on ne veut pas non plus se tuer au travail », explique Amanda, qui se rêve journaliste et signe-là son baptême de manif’. « Moi, j’accompagne mes parents depuis petite. J’aime l’ambiance des manifestations. Et puis je préfère être utile dans la rue plutôt que chez moi à regarder une série comme le font d’autres copains », dixit Marie, qui aimerait être architecte.

Photo (c) A_Selvi

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