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A l’Ariane, une « Utopie » concrète à construire ensemble

Un endroit « pour » et « par » les habitants, ouvert sur le monde autour. A Nice, au milieu des tours de l’Ariane, posé à côté d’un magasin de salons marocains, voilà comment se décrit « l’Utopie ». Ouvert depuis quelques jours, ce local mi vitré-mi métallique, façon loft industriel cool, a beau avoir été ouvert par l’association La Manufabrik dans le cadre de son atelier « L’amorçÂge », son fonctionnement souhaite se démarquer des traditionnels lieux associatifs qui peuplent les « quartiers ». Oublié la verticalité, les notions « d’accueillants-accueillis », de « publics reçus » et autres « bénéficiaires ». L’endroit est en fait pensé comme un « tiers espace », un lieu « d’une forme écosystémique porteuse d’alternatives », comme l’écrit Hugues Bazin, chercheur indépendant en sciences sociales et animateur du Laboratoire national d’innovation sociale pour la recherche-action (LISRA).

Membre de ce labo, Christophe Giroguy, ainsi que Besma Abid, tous deux à l’origine de La Manufabrik et instigateurs d’un espace de ce type sur le marché de l’Ariane (lire Ressources #5), ont à peine eu à impulser l’idée de ce local hybride pour que des gens du coin s’en saisissent. « Peintures, pose d’étagères, nettoyage, agencement… Les travaux ont été faits en collaboration avec 7-8 habitants. Chacun a fourni sa compétence. Nous nous en sommes remis à leur savoir-faire. L’un d’entre eux, qui avait bossé dans le bâtiment, a, par exemple, posé les plinthes », explique Besma. D’autres ont chiné les meubles…

 

« C’est un peu le café de la série Friends« 

Aujourd’hui agencé comme une maison de poche, avec mini-cuisine, buffet, coin toilettes, tables, canap’ et bibliothèque, l’Utopie s’organise aussi collégialement, au fil des idées. Sur un coin de table, Gilbert, un habitant du quartier qui souhaite organiser une expo de talents de l’Ariane, est en pleine discussion avec Dorsaf, une jeune fille passionnée de dessin… A deux pas, Saïda, la quarantaine, fait tourner la boîte de financement, bardée d’une étiquette « prix libre », tandis que son petit dernier gazouille dans sa poussette et que son grand crayonne une citrouille d’Halloween sur papier-Canson. « Je suis arrivée à l’Ariane il y a 17 ans. A l’époque, le quartier me faisait peur. Ce côté cité, bourrée de jeunes livrés à eux-mêmes… Depuis, je l’ai vu changer. Beaucoup d’asso’, de médiateurs, d’éducateurs ont fait bouger les choses. Mais un endroit comme l’Utopie, c’est différent parce que nous avons contribué à le faire, parce qu’on peut s’y impliquer, proposer. Ce n’est pas une association, c’est un peu le café de la série Friends. On a envie de cette convivialité », sourit-elle.

 

« Le côté fabrique à idées, c’est plus motivant »

Cette différence, c’est aussi ce qui a séduit Karim, 45 ans, venu se renseigner dès l’ouverture pour inscrire ses deux filles de 16 et 13 ans. On le retrouve posé sur le canapé, tantôt tchatchant avec les uns ou potassant un magazine, sourire accroché aux lèvres. « J’ai envie que mes filles adhèrent parce que ce style de lieu me paraît plus éducatif, plus instructif qu’une simple activité en association classique. Ici, elles vont pouvoir  aussi être parties-prenantes. La grande, qui veut passer son Bafa, aura, par exemple, l’occasion de se tester à l’animation avec les enfants qui viennent. La petite aime le chant et pourra proposer des choses aussi. Le côté fabrique à idées, c’est plus motivant. Et, au moins, elles ne traîneront pas toutes les vacances à Leclerc ou Auchan, à s’embêter », glisse ce papa, ex-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture tunisien en charge de la formation des jeunes, aujourd’hui intérimaire en montage-câblage. « Moi, j’habite ici depuis quelques mois à peine. Je viens de Saint-Etienne », lance, quant à elle, Hamama, venue découvrir le lieu avec sa petite-fille de 5 ans. « Quand j’ai débarqué à Nice, j’ai tout de suite senti une forme d’agressivité chez les gens. Je ne parle pas du quartier en particulier, mais de la ville en général. Ici, ce sont un peu les premiers gens sympas que je rencontre. Alors je suis venue pour faire des propositions, m’engager », s’enthousiasme-t-elle.

 

Passer, « sans rendez-vous »

Les vendredis, une habitante, as de l’aiguille, propose déjà des ateliers couture. Une machine Singer, au charme d’antan, trône d’ailleurs fièrement dans un coin de l’Utopie… Au menu les jeudis : broderie et aquarelle. Le mercredi, ce sera théâtre. Un atelier cuisine, pour échanger des recettes et découvrir les spécialités culinaires de chacun, est aussi dans les tuyaux. Tout comme des sessions art-thérapie, réservées aux enfants touchés par l’autisme ou la trisomie. « Mais on peut aussi juste passer se poser, boire un café, parler, sans rendez-vous ! », lance Besma. D’ici peu, une charte de gestion du lieu sera établie avec les habitants et des jeux de clés remis à plusieurs d’entres eux. Loué par l’association à un privé, le local fonctionne en totale indépendance. Et espère accueillir les curieux de l’Ariane et d’ailleurs. Une Utopie concrète, donc, à construire ensemble. Cap ?

Venez visiter l’Utopie, 8 rue des Eglantines, quartier de l’Ariane, à Nice. Plus d’infos directement sur place, du lundi au vendredi, ou –> par là. 

Photos (c) Aurelie_Selvi

Ligne 16, la voix citoyenne du quartier de l’Ariane

Qui a dit que le quartier niçois de l’Ariane était condamné à la rubrique des faits divers ? Certainement pas l’équipe du média citoyen Ligne16.net Lancé en 2012 en réponse à un appel à projet de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) axé sur les « médias de proximité », ce site Web – du nom de l’unique ligne de bus qui dessert l’enclavée et mal-nommée citée – veut justement en pulvériser les clichés. « Lorsque nous l’avons créé, avec le musicien Wilfried Houssin et l’informaticien Jérôme Blanchi, nous avions déjà plusieurs années d’expérience sur le terrain. Sans nier les difficultés du quartier, on y voyait aussi plein d’initiatives positives à l’oeuvre… jamais relayées dans les médias traditionnels. Dès le départ, l’idée était de faire de ce média un champ d’expérimentation autour de la création audiovisuelle et télévisuelle par et pour les habitants de l’Ariane, dans un esprit Do it yourself, basé sur la coopération et de l’utilisation de logiciel libre. Le message, c’est : si on a envie, on fait! » explique l’artiste Katia Vonna-Beltran, de l’association La Boîte, cofondatrice du projet.

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Katia, de l’association La Boîte, a cofondé le média en 2012.

En quatre ans, le petit média est devenu grand. Chaque semaine, dans les locaux de ZESTE, boulevard de l’Ariane, Tania Cognée, chargée de développement au Centre de création niçois dédié au spectacle vivant et au numérique, Le Hublot, partenaire du projet, réunit ainsi une bande de journalistes-citoyens animés par l’envie de raconter le quartier. Café et bonnes idées s’y échangent, dans une convivialité communicative. « Il y a 5 mois, j’ai rencontré Tania et Katia à la Mission locale d’insertion. Elles m’ont parlé du média, raconte Mohamed, l’un des piliers de Ligne16.net. On a discuté et elles m’ont lancé : ça te dirait d’animer une émission demain  ? J’avais déjà fait de l’animation auprès de jeunes de 11 à  15 ans. J’ai foncé ! Ce qui me plaît, c’est que les habitants aient la parole, qu’on puisse proposer une alternative aux grands médias qui nous stigmatisent trop souvent », renchérit le garçon de 24 ans, passionné par le micro, qu’il aime tendre au fil de ses interviews et des émissions qu’il anime avec l’aisance d’un pro. Parmi les thèmes évoqués : l’emploi ou encore la vision des jeunes sur leur quartier. A son arrivée à l’Ariane, il y a quelques années, Jocelyne a elle aussi été séduite par l’initiative. C’est même à cette maman que l’on doit le premier article du site, « Dans ma rue », un reportage-photo. « J’ai connu Tania lors d’un atelier CV organisé avec Pôle emploi. Quand elle m’a parlé du média, j’ai trouvé ça génial. Parce que le quartier est mal perçu à tort, qu’il y a ici plein de super idées, de jeunes qui veulent s’en sortir, de gens qui ne demandent qu’à participer à la vie sociale », s’enthousiasme cette mère « branchée jardin », qui aime raconter les petites richesses de la flore cachées au détour des tours.

Citoyen donc très libre de ton, Ligne16.net ne se refuse rien en termes d’innovation. Ainsi, avec l’expertise en création numérique du Hublot, le média a développé une appli de réalité augmentée, Art mobilis, pour transformer le quartier en lieu de découverte et d’exposition permanente. « Au total, huit développeurs ont travaillé sur ce projet pendant 8 mois, en open source donc dans un esprit collaboratif fort. Elle permet de flasher des cibles et de voir apparaître sur l’écran des contenus : il y a les articles créés par l’équipe de Ligne 16 mais aussi des propositions d’artistes azuréens ou de jeunes du Hublot », détaille Frédéric Alemany, du Centre de création niçois, coordinateur du projet.

L'appli Artmobilis permet d'accéder à des contenus sur son smartphone en le dirigeant vers une cible papier.

L’appli Artmobilis.

Toujours en cours de peaufinage, l’appli, qui sera bientôt disponible gratuitement sur Playstore (uniquement pour Androïd), a vécu ce mercredi 1er juin son tout premier test grandeur-nature, en public. Une déambulation dans les rues de l’Ariane à la recherche des fameuses cibles – sortes de QR codes – qui a amené les curieux à explorer le quartier. Devant l’enseigne du Bazar St Jo, les smartphones parcourent le signe affiché au mur et c’est l’interview d’Ascension, la patronne du commerce, questionnée par Ligne 16, qui chatouille nos oreilles.  « J’avais pour projet d’ouvrir un bazar mais je ne savais pas comment faire parce que je n’avais pas fait d’études… » Pas peu fière, l’entrepreneuse fait visiter les lieux. Autour, Jean et Selena, ses neveux, papillonnent joyeusement… « Ici, c’est plus qu’un magasin. Les gens viennent, on boit le café, on sort des chaises et on discute. Qu’il y ait un média pour venir nous rencontrer, c’est bien parce que personne ne vient jamais nous voir alors qu’on n’est pas des monstres, on ne va tuer personne », sourit Ascension.

Nouveau stop à l’école primaire Pagnol, après une balade dans les rues flanqué du drôle de Véloprojo conduit par l’artiste Isidore, convié à l’expérience. Nuées de petits têtes, ravies de découvrir leur quartier en « réalité augmentée ». Parmi elles, Kenza, 9 ans, en connaît déjà un rayon sur le média citoyen… « Pendant les vacances de février, j’y ai participé. Ce qui m’a plu, c’est d’aller voir les gens. J’ai interviewé des dames, des enfants… J’ai enquêté ! « , relate l’élève de CM1. « Ligne 16, cet événement autour de la réalité augmentée, tout ça, c’est du lien, de l’humain. Les enfants en parleront à la maison et ça permettra aux parents de découvrir des initiatives qui se font ici, chez eux », analyse, quant à lui, Marc Le Roy, directeur de l’école, tandis que Tania Cognée distribue flyers et cartes de visite de Ligne 16. « Moi aussi, j’en ai eu une. Je suis journaliste », se marre un p’tit gars.


Au village, la Maison des solidarités de l’Ariane, on découvre les œuvres virtuelles, conçues par l’artiste cagnois Gabriel Fabre, sorte de tissu textuel créé à partir de phrases écrites par les bénéficiaires et les employés de ce CCAS local. Dans le square voisin, une fanfare chauffe l’ambiance sous le regard intrigué des gosses et des passants, téléphones en main pour immortaliser l’instant. « Ligne 16, c’est aussi un moyen de faire découvrir aux Niçois ce quartier. Nous aussi sommes Niçois, ici aussi il se passe des choses bien. Peut-être qu’en voyant tout ça d’autres prendront un jour le bus, la vraie ligne 16, pour venir à notre rencontre », se plaît à imaginer Cécile Desplanques, la responsable du Village. Sur le chemin qui nous mène vers la dernière halte, place du marché, Fatima, une habitante du quartier qui a suivi la visite, tient à passer un message : « sur Ligne 16, j’ai parlé du quartier et de l’importance à le garder propre. On nous fait de nouveaux immeubles jolis mais il ne faut pas les casser, il faut que chacun respecte l’Ariane », glisse la dame.

Photos (c) Aurelie_Selvi




 

L’expo photo « Mémoire de l’Ariane » à rebours des clichés

L’association Grain de sable, active depuis de nombreuses années sur le territoire de l’Ariane vient de relancer le projet « Mémoire de l’Ariane ».

Point de départ du projet global « Mémoires en chantier », porté par cette association, l’exposition « Mémoires de l’Ariane » retrace, par le biais de photos réalisées par Robert Matthey en 2002, l’histoire du quartier de l’Ariane, qui bénéficie aujourd’hui d’un programme de rénovation porté par la Métropole Nice Côte d’Azur.
Robert Matthey, directeur artistique du projet et photographe de profession, poursuit ainsi son travail d’entretiens vidéo avec les habitants en vue d’en produire un livre accompagné d’un DVD fin 2016.
« Mémoires en chantier », action retenue au titre du dispositif Identités, Parcours et Mémoire* mis en œuvre par la Direction Régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale (DRJSCS) et la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC), mobilise les jeunes, anciens et partenaires autour d’un projet commun : valoriser les parcours de vie, rendre compte de l’évolution du quartier, recueillir les témoignages et mettre en perspective le vécu des habitants par le biais de différentes formes artistiques (photos, vidéos…). Cette série de photos parle d’identité, de mémoire et d’évolution urbaine. Elle est surtout une occasion, pour les différentes générations, de partager et d’échanger leurs souvenirs du quartier.
Partenaires de cette exposition : AnimaNICE Django Reinhardt, bibliothèque Léonard de Vinci, centre social « le Village », associations du quartier : ADS, ALC, ATE, La Manufabrik, La Boîte, Le Hublot.
Ouverte au public depuis le 10 janvier 2016, l’exposition organisée sur deux sites (Bibliothèque Léonard de Vinci et AnimaNice Django Reinhardt) fera l’objet d’un vernissage ce lundi 25 janvier 2016 à 18 heures, en présence notamment de Dominique Estrosi-Sassone. L’occasion de rencontrer les acteurs de ce projet dont Robert Matthey.

MEMOIRE DE L’ARIANE
Bibliothèque Léonard de Vinci et AnimaNice Django Reinhardt
20, chemin du Château St Pierre – Nice

*Identités, Parcours & Mémoire (IPM) est un dispositif financé par la Direction Régionale des Affaires Culturelles (Drac) et le Fonds d’Action Sociale et de Soutien pour l’Intégration et la Lutte contre les Discriminations (Fasild) de Provence-Alpes-Côte d’Azur (devenu en 2010 : la Direction Régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale – Drjscs Paca). Il a pour objectif de donner la priorité aux questions portant sur : mémoire, identités et appartenances multiculturelles, et tout particulièrement aux formes contemporaines artistiques permettant de témoigner et de valoriser les patrimoines et les parcours migratoires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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