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Dans la Roya, le « centre d’accueil » pour réfugiés, créé par des habitants, évacué [màj]

Le procès de Cédric Herrou, l’agriculteur et « passeur citoyen » de la Roya, aura lieu le 23 novembre , à 13h30, au Tribunal correctionnel de Nice. Poursuivi pour aide au séjour d’étrangers en situation irrégulière, il encourt jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende. Jeudi 20 octobre, dès 8 heures, les forces de l’ordre, sous l’égide du procureur, ont procédé à l’évacuation du bâtiment SNCF occupé, depuis lundi 17 octobre, par des habitants de la vallée de la Roya et plus d’une cinquantaine de réfugiés, à Saint-Dalmas-de-Tende, à l’initiative notamment de Cédric Herrou. Selon nos informations, les autorités auraient agi non pas des suites des procédures engagées par la SNCF, propriétaire des locaux, mais dans le cadre d’une enquête ouverte par le parquet de Nice pour aide à l’installation d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire français. Une quinzaine de personnes serait actuellement en garde-à-vue dans les locaux de la Police aux frontières, à Nice. L’objectif revendiqué par ces résidents de la vallée, réunis au sein du Collectif Roya Citoyenne, était de mettre à l’abris ces personnes, « en attendant que l’état prenne ses responsabilités », dans un département ne comptant aucun centre d’accueil ou de répit pour migrants. Ressources avait passé la journée de mercredi dans ce centre improvisé. Relire notre reportage — >

Arrière-pays azuréen, tout près de la frontière italienne. D’extérieur, c’est une bâtisse blanche aux volets verts et au charme suranné, encadrée par la végétation, nichée derrière le stade de foot et la gare SNCF désaffectée de Saint-Dalmas-de-Tende. Une fois pénétré à l’intérieur par une petite chaise servant de marche-pied pour franchir l’une des fenêtres du rez-de-chaussée, une succession de pièces délabrées s’enchaîne sur deux étages. C’est là, dans cette ancienne colonie de vacances propriété de la SNCF, à l’abandon depuis 6 ans, qu’une cinquantaine de migrants africains ont trouvé refuge depuis lundi soir, aidés par des habitants des villages de la Roya, réunis en collectif. Dans les chambrées autrefois occupées par les bambins en villégiature, les murs recouverts de papiers-peints à thème – tantôt fleuri ou arborant des trois mâts et des boussoles d’explorateurs – contemplent désormais une série de duvets et de vêtements, posés sommairement au sol. Ce mercredi, la matinée est déjà bien entamée, mais ça-et-là, quelques personnes fébriles, ramassées sous des draps, cherchent encore le repos. Ici, la température avoisine les 10 degrés. Pas d’eau ni d’électricité à disposition. Mais un toit sur la tête. Déjà ça, pour ces réfugiés. Un ultime recours pour les membres du Collectif Roya Citoyenne, mobilisés depuis des mois pour venir en aide, avec les moyens du bord, aux migrants qui affluent dans la Roya, passant la frontière à pied, animés par leurs rêves européens.

Un réfugié dans l’une des chambres de fortune.

60 à 80 habitants de la Roya mobilisés 

« Ces derniers jours, j’hébergeais jusqu’à 58 réfugiés chez moi. Ce n’était plus gérable. J’aimerais savoir ce que les pouvoirs publics voudraient que je fasse de ces personnes qui cherchent un abri… Puisque l’état ne fait rien, nous avons décidé de prendre ce lieu dans l’attente que la préfecture ouvre enfin un centre d’accueil décent », lance Cédric Herrou, un agriculteur de la Roya qui n’a jamais caché ses activités de « passeur citoyen ». Arrêté cet été alors qu’il véhiculait gracieusement des migrants depuis l’Italie vers la France, ce dernier avait même bénéficié d’un abandon des poursuites judiciaires de la part du parquet de Nice, invoquant alors « l’immunité humanitaire ». Une première dans les Alpes-Maritimes. Mais il n’est pas le seul à s’engager dans cet arrière-pays reculé. Le collectif Roya citoyenne revendique « 60 à 80 contacts actifs » dans sa mailing-liste, selon Georges Faye, l’un des porte-parole présents ce mercredi sur les lieux. Dans sa besace, deux communiqués, validés par les membres du collectif, fustigeant les récentes prises de position du président du Conseil départemental, Eric Ciotti, et de la conseillère régionale Laurence Boetti-Forestier. Le premier avait tancé, dès mardi, des associations dévoyant « le sens de la loi » et pointé « la réalité de l’infiltration de djihadistes dans les flux migratoires », selon lui « incontestable ». La seconde avait, elle, fustigé « les militants No-Borders », à la manœuvre selon ses dires,  « qui venaient même s’en vanter dans les médias » et « une situation qui risque d’alimenter les tensions et de constituer un appel d’air à l’immigration ».

« 8 heures de marche » pour rejoindre la France

« Malgré les discours fascisants à la mode dans les Alpes-Maritimes, notre préoccupation, c’est que ces personnes ne crèvent pas de froid. Quand l’état ne mise malheureusement que sur la répression, déployant par exemple à Sospel des militaires armés pour contrôler les personnes de couleur à la sortie des trains, heureusement que des citoyens s’organisent pour leur venir en aide. Au-delà de la crise migratoire, il y a pour nous un sujet plus important : celui des droits fondamentaux de tout être humain », juge Thibaud, un Azuréen venu soutenir l’action à Saint-Dalmas-de-Tende. « Certains réfugiés sont très mal en point. Ils ont marché des heures pour rejoindre la France. Ils sont épuisés, parfois blessés », ajoute-t-il.

Il y a deux nuits de ça, avec deux compagnons d’infortune, Habtom, un réfugié érythréen de 46 ans, a avalé de nuit les 8 heures de marche qui le séparaient de Vintimille pour rejoindre la vallée de la Roya. « En longeant les rails  de chemin de fer », explique-t-il, assis sur une couverture dans l’une des pièces de ce « centre » improvisé. « Je suis arrivé dans le Sud de l’Italie il y a deux semaines, et puis je suis remonté jusqu’à la frontière Nord par le train. Mon but, ce serait d’aller en Allemagne. Mon fils de 21 ans y vit déjà. Mais si la France m’accepte, je suis prêt à y travailler, même pour très peu d’argent. Très peu, pour nous, c’est déjà beaucoup comparé à la situation dans notre pays », glisse-t-il. Enrôlé à l’âge de 25 ans au service militaire imposé par le régime de son pays, Habtom y gagnait environ 600 nafka par mois… « L’équivalent de 10 à 15 dollars », dit-il. Alors il a laissé derrière lui son épouse et quatre autres fils, manquant de tout, pour tenter de gagner sa vie en Europe et de « les aider ». Dépouillé par la mafia locale à la frontière Soudano-tchadienne, il a ensuite dû payer un voyage en bateau depuis la poudrière libyenne, à 1500 dollars, afin de rejoindre les côtes italiennes. « J’aimerais juste travailler, je ne veux embêter personne », redit-il posément.

 

Des collégiens solidaires 

Dehors, sur un terrain de sport goudronné jouxtant le bâtiment, des mineurs, la plupart érythréens aussi, tuent le temps en tapant dans un ballon. A quelques mètres, des ados, sac sur le dos, tout juste sortis du collège voisin, regardent la scène. « On voulait voir ce qu’il se passait, ça me fait de la peine », glisse l’un d’entre eux. « Eux, dans leur pays, je suis sûr qu’ils nous accueilleraient mieux que nous », ajoute son pote, en 4ème dans le même bahut. « Y en a qui trouvent que les migrants servent à rien, d’autres qui les aident. C’est mieux de les aider », ajoute une jeune fille en regardant ses baskets. « Et puis ce lieu, ça fait 6 ans qu’il sert à rien. Nous, parfois, j’avoue, on y va quand on s’ennuie pour faire des bêtises quoi, se cacher dans les pièces… Mais c’est mieux si ça peut servir, ça embête qui ? », poursuit un garçon. D’abord à l’écart, le petit groupe finit par tomber sacs à dos et vestes pour rejoindre les jeunes réfugiés sur le terrain. « Moi, je prends les cages. J’vous préviens, même si je joue pas goal d’habitude, y’a rien qui passera ! », lance Emma, une collégienne, en se marrant.

Plus loin, on s’active déjà pour préparer le déjeuner avec les vivres collectés par les habitants du coin. Puis une réunion s’organise pour décider d’une prise de position commune. « La préfecture a ouvert des négociations. Nous avons jusqu’à 15 heures pour formuler nos demandes », lance Cédric Herrou. Ce mercredi, décision a été prise d’occuper le lieu jusqu’à ce que les pouvoirs publics ouvrent un centre décent pour accueillir les migrants. De son côté, la SNCF, propriétaire du bâtiment, indique avoir « déposé plainte dès lundi soir à la gendarmerie de Breil-sur-Roya ». « C’est avant tout une préoccupation de sécurité pour ces personnes », dixit, ce mercredi soir, le service communication, se refusant à évoquer les suites judiciaires. Le procureur de la République, Jean-Michel Pretre, confirme, quant à lui, que « la SNCF a formulé une demande de référé devant le Tribunal de grande Instance de Nice mais qu’aucune date d’audience n’est connue pour l’heure. C’est une question de jours », assure-t-il. Contactée, la préfecture des Alpes-Maritimes ne souhaite pas communiquer sur les négociations engagées avec le Collectif Roya Citoyenne. Quant à l’éventualité d’ouvrir des centres d’accueil ou de répit dans le département, « le ministère de l’Intérieur nous a demandé de pré-identifier des sites, il y a un recensement en cours », assurent ses services.

 

 

 

 

A Nice, l’inquiétante posture sécuritaire de la préfecture

Une quinzaine de policiers, dont plusieurs en tenue d’intervention avec bouclier, postés près d’une foule d’à peine plus de citoyens, disséminés dans les salles d’audience, d’attente et sur le parvis… Ce mardi 28 juin, à Nice, l’après-midi n’avait rien de franchement ordinaire au Tribunal administratif. Dans la forme, et le fond. Sur le banc des requérants de cette juridiction, qui s’intéresse au droit commun de l’ordre administratif, quatre ressortissants italiens, âgés de 51 à 29 ans, catalysent l’attention et les tensions. « C’est des ultras gauchistes, qui aiment pas le bleu. Des jeunes, tu vois, Nuit Debout, ces trucs-là… », glisse, peu avant l’audience, un policier, en pleine conversation avec l’interprète. Quelques minutes auparavant, celle-ci s’étonnait : « C’est étrange, je n’ai jamais vu d’Italiens là. C’est l’Europe, non ? » Européens certes, tous dormaient, depuis le 23 juin dernier, au Centre de rétention administrative (CRA) de Nice. Surveillés par la Police aux frontières, ces lieux peuvent retenir, pour une durée de 45 jours maximum et sous contrôle juridictionnel, les étrangers faisant l’objet d’une procédure d’éloignement et ne pouvant quitter immédiatement la France. Dans les faits, les CRA sont essentiellement peuplés de personnes en situation irrégulière ou de sans-papiers en attente d’expulsion, les Européens ne pouvant y être admis que selon des critères de gravité rarement invoqués. Comme ce fut le cas, quelques jours plus tôt (hasard du calendrier footballistique), pour onze supporteurs espagnols, interpellés dans la capitale azuréenne arborant des insignes néo-nazis, et expulsés dans la foulée…

Une quarantaine de policiers face à 8  « squatteurs »

Le 23 juin, ce n’est pas à Nice que ces 4 requérants italiens sont, eux, arrêtés par un déploiement policier massif (deux brigades d’intervention, avec chiens) mais dans l’arrière-pays mentonnais, à Breil-sur-Roya. Motif : depuis le 18 juin, en marge d’une déambulation citoyenne à vélo pour dénoncer le percement du second tunnel de Tende et réclamer l’ouverture des frontières, sur-contrôlées depuis le début de la crise migratoire en Italie en juin 2015, ces derniers y « squattent » un ex-poste frontière de la douane française, tombé en désuétude et désaffecté depuis Schengen. Ce matin du 23 juin, c’est avec des arrêtés nominatifs délivrés par le préfet des Alpes-Maritimes que les forces de l’ordre interviennent. Le lieu est alors occupé par 8 personnes : 3 Français et 5 Italiens. « Les policiers (une quarantaine) ont essayé de nous faire comprendre qu’il fallait qu’on se dissocie des radicaux italiens. Ils m’ont même demandé si j’étais touriste… Puis ils ont dit aux Français de rentrer chez eux », explique l’un des 3 trois Français. Les 5 Italiens sont eux conduits au CRA de Nice, avant un passage dans les bureaux de la Police aux frontières… où une interdiction de territoire français pour une durée d’un an leur est délivrée. Parmi eux, une Italienne est relâchée, les effectifs, « mobilisés sur l’Euro 2016 », selon la préfecture, n’ayant pas les moyens de la conduire à Marseille, au sein du CRA réservé aux femmes.

« L’Euro, le terrorisme et le flux migratoire »

Pourquoi un tel déploiement de choc ? « Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l’ordre public ou de la sécurité publique, une menace, réelle, actuelle et suffisamment grave à l’encontre d’un intérêt fondamental de la société », argue la préfecture, s’appuyant sur un article du Code des étrangers. A la barre du Tribunal administratif, le directeur de cabinet du préfet ajoute : « les Alpes-Maritimes, ce n’est pas la Corrèze en termes d’immigration et de contestation. Nous n’avons pas à côté la Haute-Vienne et la Creuse. En 2015, 27 000 étrangers ont été interpellés à la frontière sans titre. (…) Un certain nombre de personnes contestent cela, au travers de multiples manifestations, autorisées ou non. L’autre contexte, c’est un climat de contestation dans la Roya autour du percement du second tunnel de Tende. » Et ce dernier d’invoquer des « notes de renseignement confidentielles » prouvant un « syncrétisme entre ces deux mouvements ».  Preuve que ces Italiens s’y associent ? Une note encore, remontée au préfet  le 22 juin, et mentionnant la présence dans le poste frontière « d’activistes pro-migrants No Borders » ; précisant l’apparition, pendant leur occupation, du tag : «  des tunnels pour les voitures, des barbelés pour les gens », ainsi que quelques affiches à l’effigie de la « vélorution » citoyenne du 18 juin. « Nous considérons qu’il y a une menace Zadiste à ce qu’ils restent dans les murs. (…) L’Euro mobilise déjà beaucoup les forces de l’ordre, il y a le terrorisme et le flux migratoire : nous ne pouvions pas soutenir une nouvelle installation », ajoute le directeur de cabinet du préfet, évoquant aussi une mystérieuse circulaire récemment produite par l’Etat et qui réclamerait une vigilance accrue sur ces sujets.

« On ne lit pas dans la tête des gens, on n’est pas dans cette société-là »

Excès de zèle, état d’urgence ou peur panique d’un Notre-Dame-des-Landes version vallée de la Roya à quelques jours du referendum en Loire-Atlantique ? A Nice, la mesure de fermeté prise par la préfecture n’a en tous cas pas trouvé de légitimité juridique, ce mardi, aux yeux du juge du Tribunal administratif. Aux termes d’une longue délibération, le magistrat a conclu au rejet des arrêtés et à la libération sine die des Italiens. Plus tôt, la plaidoirie de Me Oloumi, qui défendait les Européens, avait fait mouche. « Cette affaire a choqué tous les confrères, greffiers, policiers, avec qui j’en ai parlée. (…) Rien de concret dans l’arrêté du préfet motivant l’intervention mais tout y passe : la lutte contre le terrorisme, l’Euro 2016, les matchs à Nice et la fanzone, l’appartenance supposée au groupe No Borders, ces fameux radicaux italiens de gauche, terroristes, on ne sait pas trop ; on nous parle de ZAD… (…) Et je découvre aujourd’hui, quelques heures avant l’audience, des pièces produites a posteriori par la préfecture, mentionnant que ces personnes sont fichées en Italie, sans aucune preuve de condamnation… Tout cela n’est pas recevable », s’étonne l’avocat. « Est-ce que ces 4 citoyens européens, qui peut-être n’aiment pas le tunnel de Tende et prônent un monde sans frontières, auraient pu prévoir [d’installer une ZAD] ? On ne lit pas dans la tête des gens. On n’est pas dans cette société-là, inspirée des films d’anticipation américains », a-t-il ajouté, surpris de cette « mise entre parenthèse de l’Etat de droit ».

« Ni Zadiste, ni No Borders, ni djihadiste »

« Etre contre les frontières ou pour la préservation du territoire ne signifie pas être Zadiste, No Borders, ni même djihadiste », a lancé, à la barre, l’un des 4 Italiens. Son ami de rebondir : « Oui, on s’est installé pour dénoncer la dévastation de la montagne  et la discrimination faite  aux personnes à la frontière. Nous ne comptions pas rester : pour nous, c’était un symbole. » De symbole, l’audience de ce mardi aussi en avait quelques airs. Symbole des temps qui changent, sans doute ; des tons qui se durcissent ; et d’une certaine idée de l’ordre et de la sécurité qui oublie parfois les notions fondamentales de liberté. « Il y a un mouvement sociétal qui se met en place avec des citoyens qui utilisent leurs libertés individuelles pour revendiquer des choses. C’est leur droit. Comme celui du préfet d’utiliser tous les arguments juridiques à des fins politiques… », conclut Me Oloumi à l’issue de l’audience. A compter de la délivrance du jugement, la préfecture des Alpes-Maritimes dispose d’un mois pour faire appel de cette décision de justice.

Photo (c) Aurélie_Selvi / 24 juin 2016 – Deux des quatre Italiens s’accrochent aux barreaux de leur cellule du Centre de rétention administrative de Nice, en marge d’une manifestation de soutien organisée dans la rue. 

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