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« Créer une alternative à l’american way of life en Méditerranée »

« Demain la Méditerranée : comment habiter le monde autrement ? » Vous avez quatre heures… Deuxième option : si vous n’avez pas laissé traîner vos oreilles du côté du Musée océanographique de Monaco où se tenaient, ce jeudi et ce vendredi, les VIIIèmes Rencontres internationales Monaco et la Méditerranée (RIMM) sur ce vaste thème, Ressources vous livre de quoi vous faire un avis sur la question en donnant la parole à l’essayiste et chercheur Thierry Fabre, conseiller scientifique de cette édition et responsable du développement culturel et des relations internationales au Mucem de Marseille.

Qu’est-ce que l’anthropocène, ce concept au cœur des débats des RIMM en 2016 ?

Il s’agit de l’époque dans laquelle nous avons basculé depuis quelques décennies. Est-ce la Révolution industrielle, les années 50, la première explosion nucléaire qui nous y ont fait entrer ? Peu importe la date exacte. L’anthropocène veut dire que l’Homme est devenu acteur, responsable, de la fragilité du monde dans lequel il vit. 

Quels sont les effets de cette nouvelle époque en Méditerranée ?

Pour les comprendre d’abord, il faut définir la Méditerranée. Beaucoup l’envisage uniquement comme une barrière. Elle en est malheureusement une, cruellement destructrice et mortifère, pour les réfugiés climatiques et politiques qui veulent la franchir. Mais c’est aussi une grande région qui connecte les rives entre elles, un continent liquide qui unie, une zone de connexion, avec des problématiques et des intérêts communs. Avec, par exemple, la multiplication des zones de forage en Méditerranée, si une marée noire survient, elle se répandra à peu près partout dans cette mer fermée. Arrêtons d’être dans une vision de la séparation, de la coupure.

Ensuite, on voit bien que la prédation sur le territoire, la « littoralisation », les phénomènes de salinisation, de pollution, de déchets prennent de l’ampleur en Méditerranée… Le grand photographe Franck Pourcel a montré lors de ces RIMM comment la Méditerranée est devenue une mer de plastique, comment les poissons qu’on mange en ingèrent, avec des effets très certainement délétères sur la santé. La Méditerranée est un écosystème particulièrement fragile, parce que c’est une mer semi-fermée, avec des tendances lourdes qui existent. On en a parlé par rapport aux effets de la montée des eaux, de la salinisation, de la transformation des paysages, des pratiques, de la montée du tourisme. Il y a un grand risque : si on laisse les tendances prédatrices, productivistes, consuméristes perdurer. Au fond, ce que nous renvoie la question de l’anthropocène, c’est la question de nos modes de vie. C’est la fameuse remarque de Georges W. Bush père à la conférence de Rio : « le mode de vie américain n’est pas négociable ». Et bien si ! Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que le mode de vie à l’américaine, consumériste, productiviste, à l’échelle de la planète, la fait exploser, en termes de carbone, de pollutions en tous genres.

Que faire pour lutter contre cela ici ?

Pour sortir de cette accélération, il faut transformer nos modes de vie, chacun à notre échelle. C’est-à-dire nos façons de manger, d’habiter, de se déplacer mais aussi de se parler, la culture au quotidien… Les catastrophes climatiques risquent de nous l’imposer brutalement. Nous voulons être dans l’anticipation et créer le désir en réfléchissant à comment donner sens, forme et vie à un style de vie méditerranéen du XXIème siècle qui serait, comme le dit Pierre Rabhi, dans la sobriété heureuse, car ce n’est pas en consommant d’avantage qu’on se portera mieux. L’enjeu de ces rencontres, c’est de faire apparaître un mode de vie méditerranéen qui soit une alternative à « l’american way of life ». Ce dont il s’agit, ce n’est pas que de pousser des cris d’horreur mais de dire que nous avons entre les mains la capacité de transformer les choses. Pas forcément par de grandes révolutions politiques ! Tout simplement à notre échelle, par nos choix de consommation.

Ces questions-là, on se les pose sur les rivages azuréens de la Méditerranée, à Monaco. Ne faudrait-il pas aider d’avantage les pays du Sud qui sont plus touchés par les impacts de l’anthropocène ?

Il y a des écarts, en effet, mais le vocabulaire de l’aide n’est pas le bon. Il faut oublier cette notion descendante, verticale, du Nord vers le Sud. Exemple : il y a quelques années, il y a eu une canicule en France avec un nombre considérable de personnes âgées qui sont mortes parce qu’elles étaient isolées. Sur l’autre rive de la Méditerranée, en Egypte, en Algérie, au Maroc, il fait beaucoup plus chaud. Mais les vieux, ils ne meurent pas. Il y a une solidarité familiale qui fait qu’on ne les laisse jamais seul, qu’on s’en occupe. Alors bien sûr que les situations sont bien plus compliquées sur les rives Sud et Est de la Méditerranée, pour tout un tas de raisons, notamment politiques ou géopolitiques. Mais je crois que si on veut construire un monde commun, il faut s’habituer à renverser les points de vue et se poser la question de comment ça se passe si on retourne la carte.

Les RIMM ont montré, par ailleurs, que transformation climatique et tensions géopolitiques sont en fait très corrélées…

J’ai découvert, en écoutant les spécialistes lors de ces rencontres, l’exemple de la Syrie, où le nombre de réfugiés climatiques a été considérables entre 2006 et 2010 à cause de la sécheresse. Un phénomène qui s’est évidemment conjugué avec l’insurrection de 2011. Sur l’Afrique, les cartes montrées par Pascal Canfin [directeur général de WWF France] montrent bien que les zones de désertification sont aussi celles de conflits et d’attaques, y compris terroristes. Il y a une interaction entre le politique, y compris le sécuritaire, et la réalité des transformations climatiques, de la désertification, de l’absence d’eau. Ces rencontres sont aussi importantes pour réarticuler des données, des problématiques qui sont séparées dans les médias aujourd’hui. Tout cela, c’est ce que depuis un certain nombre d’années, Edgar Morin appelle la complexité.

Ces Rencontres internationales Monaco et la Méditerranée sont plus conceptuelles que concrètes. La pensée est-elle aussi importante que l’action ?

La grande philosophe Hannah Arendt disait : « les hommes qui ne pensent pas sont comme des fantômes ». Quand on ne voit pas le monde tel qu’il se dessine et qu’on ne le comprend pas, on ne peut pas le transformer. Aujourd’hui, on a l’impression que penser est une activité superflue. Dans les cours d’école, « intellectuel » est devenu une insulte. Mais que serait notre vision du monde sans la pensée grecque, juive, islamique, indienne ou chinoise… Que sont nos modes de vie si ce n’est au départ une pensée ? Exemple simple : on est au bord de la Méditerranée. Jusqu’au 19e siècle, personne ne s’y baignait. Puis il y a eu un changement du rapport au corps, au soleil, une évolution culturelle. Avant le 19e siècle, on tournait le dos à la mer. Maintenant, c’est tout l’inverse. Et vous voyez bien que cette pratique de l’Homme, elle a transformé les littoraux, les activités balnéaires, elle a créé le tourisme avec les effets tangibles que cela peut avoir aujourd’hui sur l’environnement… Donc ne sous-estimons pas la force de la pensée parce qu’elle peut transformer le monde. D’où l’importance de sans cesse repenser nos modes de vie, de changer.

Agenda : les rendez-vous agite-méninges de la semaine

Et si on cogitait à des idées neuves ? Ressources a sélectionné quelques rendez-vous « agite-méninges » à ne pas manquer dans les jours à venir :

  • « Le photovoltaïque, pour qui, pourquoi ? Par nous, pour nous ! » Voilà le thème de la série de réunions publiques organisées dans l’arrière-pays ce mardi, ce mercredi et ce jeudi par le Pôle Energ’Ethique des PréAlpes d’Azur (PEP2A). L’association, qui se décrit comme « un groupe citoyen qui soutient le parc » des PréAlpes d’Azur, sillonne trois communes pour réfléchir avec les volontaires à « un nouveau modèle de production d’énergies renouvelables décentralisées » en s’appuyant, en exemple, sur d’autres territoires de France qui l’ont fait. Venez avec quelque chose à grignoter : une collation façon « auberge espagnole » est aussi prévue.

Rendez-vous ce mardi 15 mars à 18 heures, à Séranon, salle de la mairie, ce mercredi 16 mars à 18 heures, à Saint-Auban, salle Jean Brandy, et ce jeudi 17 mars, même heure, à Andon, salle des fêtes. Entrée libre. Infos : contact@pep2a.fr

  • Dès ce mercredi 16 mars et jusqu’à samedi soir, la Villa Arson, l’école nationale supérieure d’art de Nice, organise son premier « Festival bricologique ». Un événement qui propose débats, tables-rondes, projections et rencontres avec des chercheurs et artistes « de premier plan » spécialisés en « bricologie », ce concept qui décrit les rôles multiples de la technique dans la création contemporaine. Samedi 19 mars, le « 1er rendez-vous des bricologues » offrira une tribune à « ceux qui estiment que la technique est compatible avec la capacité de fabriquer des mondes alternatifs, avec une conscience éthique, sociétale et environnementale. Des rêveurs, des créateurs, des utopistes qui utilisent le marteau ou l’imprimante 3D, l’arduino ou le tournevis pour concrétiser leurs désirs et leurs espoirs. » Vous n’avez pas tout compris ? Venez faire un tour sur place.

Entrée libre, mercredi 16 mars, de 18 heures à 22 heures, jeudi 17 mars et vendredi 18 mars, de 14 heures à 18 heures et samedi 19 mars, de 10 heures à 18 heures, Villa Arson, 20 Avenue Stephen Liegeard à Nice. Programme complet .

  • « Demain la Méditerranée, comment habiter le monde autrement? » Telle sera la (vaste) question au menu des 8èmes Rencontres internationales Monaco et la Méditerranée, qui ont lieu ce jeudi 17 mars et ce vendredi 18 mars au Musée océanographique monégasque. Organisé tous les deux ans, l’événement, qui réunit des experts de renommée internationale, se pose des questions sur la culture méditerranéenne et élabore analyses impartiales et plans d’actions pour y favoriser un meilleur « vivre-ensemble ».  En partenariat notamment avec l’Unesco et l’Institut méditerranéen de l’Eau, ces deux jours de débats s’interrogeront cette année sur l’anthropocène, ou comment l’impact de l’Homme sur l’environnement a pris des proportions telles qu’il met en péril l’existence de tous les êtres vivants, humains ou non. Les différents échangent s’intéresseront pèle-mêle à la gestion des ressources en eau, au réchauffement climatique, aux réfugiés climatiques…

Entrée gratuite, inscription en ligne . Ouverture ce jeudi à 10h30, conférence inaugurale jusqu’à 12h30, puis débats de 14h30 à 17h30. Vendredi, suite des débats de 9h30 à 12h30, puis de 14h30 à 18h30, Musée océanographique de Monaco, avenue Saint-Martin. Programme détaillé ici

  • Ce samedi 19 mars et ce dimanche 20 mars, les vaillants et gourmands défenseurs de la bonne bouffe locale ont rendez-vous au premier « Salon-concours manger bien », à Falicon. Organisé par la délégation azuréenne des Maîtres restaurateurs, ce label d’Etat décerné aux chefs qui cuisinent des produits frais et de qualité, et en partenariat avec l’Université de Nice et le Rectorat,  l’événement est une sorte de « Top chef » local avec battle de cuisine sous la houlette de chefs du coin (le recteur et la présidente de l’université se mettront même aux fourneaux!), dégustations et stands de produits régionaux, etc. Objectif : valoriser les produits du terroir, le fait-maison et les circuits-courts. Alléchant programme.

Entrée libre ce samedi et ce dimanche, de 9h30 à 18h30, salle Elagora, 299 route de l’Iéra, à Falicon. Programme détaillé et infos par là.

  • Jusqu’au 31 mars, on cogite aussi dans les salles obscures, grâce au festival de cinéma « Au coeur des droits humains », organisé par Amnesty international. Au programme, dans les Alpes-Maritimes et le Var, des dizaines de films sociaux de grande qualité.

Festival « Au coeur des droits humains »,  jusqu’au 31 mars 2016. Pour consulter le programme de la semaine, cliquez ici ! 

  • Du 14 au 27 mars, les relais implantés en Paca de la start-up « La Ruche qui dit oui ! », spécialisée dans la vente de produits en circuits courts et la mise en relation entre consommateurs et producteurs, ouvrent leurs portes. Avec, selon les lieux, visites, animations, rencontres avec les producteurs… Pour connaître le programme de la ruche la plus proche de chez vous, c’est par là : www.laruchequiditoui.fr/portesouvertes

Si vous aussi vous vous agitez les méninges, proposez-nous vos événements Alpes-Maritimes, Var ou Monaco à l’adresse : redaction@ressourcesmagazine.fr

A Monaco, l’art inuit à la rescousse du climat

A Paris, la montagne Cop21 a peut être accouché d’une souris… Mais à Monaco, ce sont des oeuvres d’art qu’elle a fait germer entre les murs du Musée océanographique. Jusqu’au 29 février, l’exposition « Linked » y rassemble des créations d’artistes de l’Arctique russe et canadien, comme celles d’Abraham Anghik Ruben, et celles d’Occidentaux suisses et italiens comme Alois Lichtsteiner, Alessandro Sciaraffa et Mario Merz. Dans le cadre de la 21e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, la Cerny Inuit Collection, musée suisse spécialisé dans l’art contemporain s’intéressant aux cultures et à la vie des habitants des régions polaires, a tenu à prêter à son acolyte monégasque la majeure partie des œuvres de cette expo éphémère, pensée par le Département des relations extérieures et de la coopération du gouvernement princier. Ces installations, qui mêlent art, science et sensibilisation et soulignent « l’interdépendance des différentes cultures et l’urgence à aboutir à un accord international permettant de lutter efficacement contre le changement climatique » (dixit le musée) sont mises en regard avec des films documentaires retraçant les différentes expéditions princières dans les zones polaires. L’occasion de partir à la découverte de cette partie du monde, si belle et si fragile à fois.

Exposition « Linked ». Jusqu’au 29 février, au Musée océanographique de Monaco. avenue Saint-Martin. Infos au +377.93.15.36.00.

(c) Photo : Manhole_Hunter

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