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A Nice, le réveil de la jeunesse contre la loi travail

« On n’est pas du bétail, à mort la loi travail ». Ce mercredi après-midi, à Nice, plus de 200 jeunes sont descendus dans la rue pour crier leur colère contre la loi El Khomri. A l’appel national de plusieurs syndicats, ils ont pris la tête d’un cortège de 1 300 à 3000 mécontents (selon les calculettes respectives de la police et des organisateurs). Et si les chiffres ne flirtent pas avec ceux des mobilisations anti-CPE, qui avaient enflammé bahuts et facs en 2005 et fait plier le gouvernement, « c’est important et symptomatique que la jeunesse se mobilise pour son avenir », juge Robert Injey, responsable niçois du PCF, qui prévoit « une montée en puissance » de la mobilisation pour les prochaines manifestations prévues d’ici au 31 mars. La perspective d’un péril jeune ? En attendant, Ressources est allé à la rencontre des lycées et étudiants du cortège pour comprendre les raisons de la colère.

« On se demande pourquoi on fait des études »

Sébastien, 20 ans, et André, 19 ans

Sébastien et André, 20 et 19 ans

En BTS « Chimie » à Nice, ces deux potes ont séché les cours pour rejoindre la manif’. « J’ai entendu parler de la loi dans les journaux et je ne suis pas d’accord. Parce qu’elle favorise le patronat, les licenciements. Ce qui me fait peur, c’est qu’on va arriver sur un marché du travail sinistré, sans embauche, qu’on sera sous-payé », lance André, qui n’en est pas à son premier défilé. « On fait des études mais on se demande à quoi ça sert si au final on galère pour trouver du boulot, et qu’en plus on peut être viré pour tout et n’importe quoi », ajoute Sébastien, encouragé par son père à « s’engager politiquement autrement que par le vote ».

« Je ne pensais pas manifester sous la gauche! »

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Manu, 18 ans

« Je m’appelle Manuel, mais écrivez plutôt Manu ». A 18 ans, ce Vençois en licence d’Histoire, accroché à son drapeau des Jeunesses socialistes, est « un pur déçu » du gouvernement. « En 2012, je n’ai pas voté, j’avais 14 ans. Mais je m’étais engagé à fond pour la gauche, au sein des MJS. J’avais fait la campagne sur Grasse, en tractant, en faisant du boîtage… Ce qui me plait, c’est les valeurs de la gauche de cette époque : solidarité, social, progrès, défense des travailleurs pour rétablir un équilibre dans ce tout libéral… Quatre ans après, il y a de la colère, de l’amertume. Cette loi travail, c’est une trahison. Bientôt, pour choper un job étudiant, il faudra quoi ? Se prostituer ? »

« Le gouvernement se trompe de problème »

Morgane, 25 ans, Romy, 23 ans, et Manon, 24 ans

Morgane, 25 ans, Romy, 23 ans, et Manon, 24 ans

En Master 2 « Traduction, sous-titrage, doublage » à Nice, ces copines ont sorti sifflet et casseroles pour faire du bruit contre la loi. « On ne veut pas sa modification mais son retrait », lance Manon. « Ils veulent nous faire passer sur les modèles anglais, allemand. Que l’on cumule les petits boulots, comme le fait ma cousine à Londres depuis des années. C’est invivable », renchérit l’étudiante, persuadée que le gouvernement « se trompe de combat ». « J’ai un ami qui a une PME, il m’en veut parce que je manifeste. Il est plutôt pour la loi tout en disant qu’il y a trop de charges, que c’est dur… C’est à ça que l’Etat devrait travailler : réduire les charges pour favoriser les embauches, et non pas simplifier les licenciements! »

« Je préfère être utile dans la rue que chez moi à regarder une série »

Amanda et Marie, 15 ans

Amanda et Marie, 15 ans

A 15 ans à peine, Marie et Amanda, en seconde au lycée Masséna de Nice, ont déjà un timide avis sur la loi. « Je sais pas trop quoi dire mais, c’est pour notre avenir. On veut pas ne pas avoir de boulot. Mais on ne veut pas non plus se tuer au travail », explique Amanda, qui se rêve journaliste et signe-là son baptême de manif’. « Moi, j’accompagne mes parents depuis petite. J’aime l’ambiance des manifestations. Et puis je préfère être utile dans la rue plutôt que chez moi à regarder une série comme le font d’autres copains », dixit Marie, qui aimerait être architecte.

Photo (c) A_Selvi

Nice : dans la rue pour fouler aux pieds l’état d’urgence

A Nice, ils étaient plusieurs centaines, ce samedi 30 janvier, à défiler, dès 14h30, de la place Garibaldi jusqu’aux grilles du Palais préfectoral. A l’appel de plusieurs organisations*, tous sont descendus dans la rue pour protester contre l’état d’urgence et la déchéance de nationalité, dire non à la « politique de la peur » mise en place par le gouvernement. « Parce que, derrière de telles mesures, on peut justifier toutes les dérives possibles et inimaginables », pointe Teresa Maffeis, de l’Association pour la démocratie à Nice (ADN), qui déplore la stigmatisation induite par ce « tout sécuritaire ». « Tout ça va encore toucher les jeunes des quartiers qui, je crois, ont déjà eu assez en matière de stigmatisation. C’est aussi tout l’inverse de ce qu’on devrait mettre en place si on veut vraiment faire de la ‘déradicalisation’, comme le prône le gouvernement… », déplore-t-elle.

Dans le cortège, entre militants aguerris, simples citoyens, vieux, jeunes (et même quelques punk à crête), on trouve aussi des magistrats, à l’instar du juge Côme Jacqumin. « Les membres du Syndicat de la magistrature sont là parce qu’ils sont attachés à l’idée d’unicité du statut de citoyen dans notre pays. Le fait que l’état d’urgence, ce régime ‘exceptionnel’, soit pérennisé et qu’un texte de réforme de la procédure pénale fasse rentrer dans le droit commun des mesures d’exception au quotidien, sont des choses auxquelles nous sommes très sensibles. Puisque le cœur de notre métier, c’est la sauvegarde des libertés individuelles et la mise en oeuvre concrète de la séparation des pouvoirs. Or les textes qui nous sont annoncés s’attaquent  directement à ces équilibres institutionnels fondateurs de notre démocratie depuis Montesquieu », juge le professionnel.

Ne pas laisser l’exécutif empiéter sur l’indépendance de la justice, c’est aussi le credo d’Henri Busquet, secrétaire de la Ligue des droits de l’Homme 06, rencontré, lui aussi, dans les rangs de la manifestation. « Les dispositions prévues par l’état d’urgence, comme les perquisitions, pouvaient déjà être mises en oeuvre à l’aide des lois ‘normales’, comme la loi anti-terroriste par exemple. A la différence près qu’elles étaient conditionnées par l’accord et l’intervention du juge des libertés. C’est cette différence qui pour nous est énorme et fondamentale », conclut-il.

*ADN, Amis de la liberté, Attac 06, CCIF 06, CGT Educ’Action, Ensemble, FSU 06, Habitat et Citoyenneté, LDH 06, NPA 06, MRAP 06, PC 06, PG 06, RESF 06, SAF 06, S.M 06, Sud Solidaires 06.

Photo (c) Aurélie Selvi

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