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Juste solidaire ou « idéologue » ? Il encourt 8 mois de prison pour aide aux migrants

Cédric Herrou, simple citoyen, solidaire de la détresse d’autrui ou « idéologue », souhaitant sciemment se poser en « martyre judiciaire » ? C’est la cruciale question à laquelle devra répondre la présidente de la 7ème Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Nice d’ici au 10 février 2017. Pour trancher, celle-ci s’appuiera sur les quatre heures d’audience qui ont occupé, ce mercredi 4 janvier, le palais de Justice de la capitale azuréenne où comparaissait cet agriculteur de 37 ans, installé dans la Vallée de la Roya et devenu l’un des visages les plus emblématiques de l’aide aux réfugiés bloqués à la frontière italienne.

Tendre la main ou tourner la tête ? 

Plus que le procès d’un homme, c’est d’une affaire de lecture, de vision, tant de la justice que du monde et de la société dans lesquels nous vivons, dont il s’agit là. Car, depuis plus d’un an, rien ne clive tant le débat public que le sort qui devrait être réservé aux personnes fuyants leur pays pour rejoindre l’Europe sur ces rafiots-roulettes-russes bravant la Méditerranée. Accueillir ou refouler ? Tendre la main ou tourner la tête ? Une chose est sûre : débarquées dans le Sud de l’Italie, ces populations sont en tous cas bien là, fuyant majoritairement l’Érythrée (et son service militaire à vie), le Soudan (dont certaines régions sont en guerre depuis la fin des 80’s) mais aussi le Tchad, le Nigeria, etc. En 2016, selon l’Organisation internationale pour les migrations, elles étaient 179 523 à arriver par la Botte tandis que 4 400 trouvaient la mort avant d’avoir pu mettre pied sur ces rivages.

Il y a quelques mois, ce sont justement les destins chaotiques d’une poignée de ces « migrants », selon la formule consacrée, qui ont croisé celui de Cédric Herrou, au quotidien jusqu’alors rythmé par la collecte et la vente d’œufs et d’olives. A Nice, les actes qui lui sont reprochés et lui ont valu son baptême de la justice sont les suivants  : « avoir, à Tende, courant octobre 2016, (…) en les transportant depuis Vintimille jusqu’en France, en les hébergeant à son domicile puis en les transférant sur une autre propriété privée aux fins d’hébergement, facilité l’entrée, la circulation et le séjour irrégulier de plusieurs étrangers se trouvant dépourvus de titre de séjour (environ 200) sur le territoire national »; mais aussi de s’être, durant le même mois et dans cette même commune, « installé (…) sur [un] terrain appartenant à la SNCF », sans droit ni titre. Des derniers faits évoquant l’occupation, par des membres d’un collectif associatif dont l’agriculteur, d’un bâtiment désaffecté de la SNCF, situé à Saint-Dalmas-de-Tende, afin d’y loger 57 migrants (dont 29 mineurs) et de palier l’absence de centre d’accueil et d’orientation dans le département.

(c) Franck_Terlin

« Mon inaction me rendrait complice »

Tandis que plusieurs dizaines de soutiens s’amassent sur la place du Palais, à la barre, l’Azuréen, qui dispose aussi d’un bout de terre en Italie et vend ses produits tant dans des Amap niçoises qu’à Vintimille, raconte comment tout a commencé. C’était « vers mars »… « Au départ, je voyais des gens qui marchaient sur le bord de la route quand je remontais chez moi. Je me suis arrêté. Et moi, quand je prends en stop, je ne demande pas les papiers. Une fois, cinq fois, dix fois… Je les déposais à la gare de Breil, sans vraiment connaître leur situation. (…) Je ne savais même pas qu’un pays comme l’Érythrée existait », raconte celui, qui « petit à petit », va s’intéresser à la détresse de ces personnes. « Au fil des rencontres, une sorte de réseau se crée, pas mafieux mais citoyen. Je me suis mis à échanger avec des gens qui connaissaient le problème, en France et à Vintimille dans les différents camps pour réfugiés, avec des gens de la Croix rouge, avec des bénévoles qui leur venaient en aide… Et devenir conscient d’une situation, ça pousse à agir. Mon inaction, mon silence me rendraient complice », explique-t-il.

Alors, dans le petit utilitaire lui servant à faire ses livraisons d’abord, puis dans un véhicule 9 places acheté à cet effet par une association culturelle du coin, Cédric embarque, gracieusement, des familles, des mineurs, « les personnes les plus fragiles », pour leur éviter de prendre « tous les risques » en essayant de franchir – par la route, le rail, les montagnes – la frontière, fermée par la France depuis juin 2015. Dans son modeste chez-lui – une petite bicoque posée sur l’une des restanques de son exploitation breilloise – il leur offre un peu de répit, des repas, du repos avant de les déposer, aidé parfois par d’autres conducteurs, dans des gares azuréennes ou varoises afin qu’ils poursuivent le voyage vers leur but européen. Combien de fois l’a-t-il fait ? Dix fois, vingt fois, cent fois et plus encore. « Je n’ai pas tenu de statistiques mais cela tourne autour de 200 personnes », dit-il, en toute transparence.

Réquisitions sévères

La « transparence », c’est justement là que le bât blesse pour le Procureur de la République de Nice, qui a requis à son encontre une peine de 8 mois de prison avec sursis et mise à l’épreuve. Car, depuis sa première arrestation le 11 août alors qu’il transportait vers la Roya 8 Erythréens (dont plusieurs mineurs) et l’abandon des poursuites par le parquet au nom de « l’immunité humanitaire », Cédric Herrou n’a jamais caché avoir poursuivi ses activités de passeur citoyen. Pas question non plus de dissimuler le fait qu’il hébergeait, en permanence, jusqu’à plusieurs dizaines de réfugiés chez lui, allant jusqu’à créer un camping de fortune sur ses terres. Dès août, l’agriculteur répond ainsi aux multiples sollicitations de la presse et son visage s’exporte même outre Atlantique, dans les colonnes du New-York Times, faisant enrager au passage bons nombres d’élus azuréens. « Je n’ai rien à cacher, j’ai envie que mes actions soient connues et traçables. C’est normal que la société sache ce qu’il se passe », se justifie l’intéressé. A Saint-Dalmas-de-Tende, il est aussi l’un des porte-parole médiatiques lors de l’occupation de cette ex-colonie SNCF où 57 migrants sont installés avant d’être délogés, trois jours plus tard, par les forces de l’ordre. C’est là que Cédric Herrou sera arrêté pour la seconde fois, comme quatre autres citoyens présents sur les lieux, et placé en garde à vue. Mais seul lui sera mis en examen, « parce qu’il revendiquait de manière explicite son action d’aide à l’entrée sur le territoire », justifie le procureur.

Un « procès d’intention » ? 

« Nous sommes deux à avoir saisi le tribunal : Cédric Herrou, par ses revendications dans la presse, qui disent en substance : je viole la loi et je l’assume. Et moi, procureur de la République, car je représente cette loi et mon rôle est de la faire appliquer », a ainsi martelé Jean-Michel Prêtre, fustigeant le « changement de combat » de Cédric Herrou après sa première arrestation estivale et décrivant le personnage d’avantage comme un « leader », animé par « une volonté de se présenter en martyre judiciaire devant l’opinion publique » et s’offrant-là une « tribune politique ». « Ce n’est pas un procès d’intention qu’on fait à Cédric Herrou. On n’encourt pas 8 mois de prison pour un changement d’attitude ! Dans un tribunal, on parle de faits, de dates. Dans quel pays vivons-nous? », s’est quant à lui alarmé l’avocat de la défense, Zia Olumi, pointant qu’aucune preuve tangible de ces « 200 passages » n’ait été versée au dossier. Plus tôt, la présidente du tribunal avait elle-même « déploré, avec loyauté, que le seul étranger entendu dans cette procédure, sur le bord de la route, déclare ne pas connaître Cédric Herrou » et « qu’aucune des 57 personnes » se trouvant dans les locaux SNCF occupés à Saint-Dalmas n’ait été questionnée par les forces de l’ordre.

Pour le conseil de Cédric Herrou, c’est la loi du 31 décembre 2012 qui devrait-là protéger l’agriculteur. Proposée par Manuel Valls, celle-ci avoir alors permis de modifier un article du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) pour y supprimer le « délit d’aide au séjour irrégulier » à trois conditions : que cette aide « ne donne lieu à aucune contrepartie », qu’elle « consiste à fournir des prestations de restauration, d’hébergement, de soins médicaux et de conseils juridiques » et qu’elle vise à « assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger » ou de « préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci ».

« 5 migrants sont déjà morts à la frontière »

C’est finalement sur ce dernier point que pourrait bien reposer le sort de Cédric Herrou. « La dignité ou l’intégrité » de ces personnes transportées et hébergées par l’agriculteur, étaient-elles bien en jeu ? Non, dixit le parquet, qui « ne voi[t] pas très bien la différence qualitative de prise en charge entre l’Italie et la France » et assure aussi « ne pas avoir connaissance de violation de textes pour la remise de mineurs [censés être pris en charge par le conseil départemental] depuis la France à l’Italie ». Assurément , à en croire les dires des six témoins appelés à la barre pour attester de la bonne foi du prévenu. « Ces derniers mois, 5 migrants sont morts à la frontière franco-italienne, certains fauchés sur l’autoroute ou sur les voies de chemin de fer alors qu’ils tentaient de rejoindre la France. Comment peut-on accepter ça ? », a notamment questionné Teresa Maffeis, cofondatrice de l’Association pour la démocratie à Nice, très investie à Vintimille. « En gare de Menton-Garavan, j’ai vu de mes yeux vus des agents de la Police aux frontières remettre des migrants mineurs dans les trains direction l’Italie », ajoute Martine Landry, de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé).

« Il ne devrait pas être seul sur le banc »

« En bloquant la frontière à Vintimille, les gens remontent automatiquement vers le Nord, vers la Roya. Et nous, habitants de cette vallée, on ne peut pas tourner la tête quand on voit des personnes détrempées le long de la route », a, quant à lui, lancé à la barre Michel Masseglia, adjoint à la culture au maire de Breil-sur-Roya. Et l’élu de clamer : « Ces dernières années, on a fait des expositions sur le Mali, le Burkina Faso… pour montrer aux gamins d’ici que Breil n’est pas le centre du monde. Aujourd’hui, nous en sommes des témoins directs (…) et nous devons faire face à l’hypocrisie des pouvoirs publics qui ne prennent pas en compte la dimension humaine du problème. Cédric Herrou, il ne devrait pas être seul sur ce banc, on devrait être une cinquantaine. Moi aussi, j’ai pris des gens dans ma voiture. Comment continuer sa route quand on croise le regard d’un gosse ? »

Fer de lance de la solidarité Made in Vallée de la Roya, Cédric Herrou devra donc attendre le 10 février pour être fixé sur son sort. En cas de condamnation,  son avocat prévoit d’ores et déjà de faire appel de cette décision et se dit prêt à porter l’affaire « jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’Homme ». Lancée par des citoyens le jour de l’audience, une pétition en ligne, qui réclame la relaxe de l’agriculteur de la Roya, a déjà recueilli près de 5000 signatures. Ce vendredi 6 janvier, Pierre-Alain Mannoni, un enseignant-chercheur niçois, lui aussi jugé en novembre pour aide aux migrants, a été relaxé par la même juridiction. Il risquait 6 mois de prison avec sursis pour sanctionner le transport et l’hébergement ponctuel de trois Érythréennes en octobre dernier.

A lire dans Ressources #6 (à commander en ligne, sans frais de port) : « RÉFUGIES – LES VISAGES DE LA SOLIDARITÉ », une galerie de portraits d’Azuréens qui passent à l’action pour aider les migrants.

Alexandre Jardin est venu compter les « zèbres » niçois

« Ils ont l’air très sages, comme ça, mais je vais vous demander de me couper la parole ! » Smartphone en main pour assurer le direct-vidéo sur sa page Facebook, ce mercredi soir, à Nice, l’auteur-cinéaste Alexandre Jardin est venu filmer (et exacerber) les bonnes volontés. Depuis de longs mois, c’est moins pour promouvoir son art que pour parler et reparler de son mouvement citoyen Bleu-Blanc-Zèbre que le Parisien arpente les plateaux télé et les régions de France. Lancé en 2015, son « Do-Tank » (en opposition aux « Think-Tank ») a pour ambition de mettre en route une « révolution positive » qui s’appuierait sur les compétences et les idées des citoyens. Mission : changer radicalement la société. Ces « faizeux » ou ces « zèbres », comme il aime les surnommer, Alexandre Jardin a entamé un vaste tour de France pour les « compter ». Si le mouvement revendique et répertorie déjà sur son site un regroupement de « 200 opérateurs de la société civile » (associations, fondations, fonctionnaires, mairies, mutuelles, entreprises…), l’heure est venue pour lui d’étendre son maillage partout en France, en proposant à des motivés de créer près de chez eux leur Maison des Citoyens et d’animer leurs propres réunions pour fédérer les zèbres en devenir.

Révéler le « génie du pays »

Dans les Alpes-Maritimes, c’est Yann, un développeur, qui a eu spontanément envie de s’y coller, vite rejoint par Yoana et Andrée. Ils sont les administrateurs de la Maison des citoyens de Nice. « J’ai juste trouvé que son idée était bonne. J’ai eu envie de la relayer. Alors, on a organisé cette réunion au Court-Circuit, ouvert une page Facebook« , explique Yann, simplement. « Pour ce premier rendez-vous, j’ai envoyé il y a 15 jours un message à Bleu-Blanc-Zèbre pour savoir si Alexandre Jardin pourrait être présent et on m’a répondu que… oui ! », raconte, quant à elle, Andrée.

En cette fin de journée d’automne, au Court-Circuit, le café associatif niçois engagé de la rue Vernier, une soixantaine de personnes a convergé vers cette « Maison » en devenir, le temps d’une discussion informelle d’une heure, à bâtons rompus. Objectif premier d’Alexandre Jardin et de son mouvement : « se compter » et mesurer ainsi l’ampleur des bonnes volontés hexagonales prêtes à entrer dans la danse. « Si vous êtes absolument enchantés par l’actualité politique et le soap-opera que vous voyez à la télé, ne vous comptez pas. Aujourd’hui, en France, on est plus de 50 000 à s’être déjà comptés. C’est beaucoup mais si on ne fait pas en sorte de faire monter ce chiffre, on ne sera pas considéré », prévient Alexandre Jardin, qui aimerait révéler « le génie du pays » . « A travers ces associations, ces fonctionnaires, ces entrepreneurs qui se démarquent », « cette France qui passe à l’acte (…) pour l’heure absente de tous les programmes politiques », ajoute le Zèbre-en-chef.

« Pas d’entre-soi associatif »

Les jalons posés, le grand agite-méninges peut commencer. Dans le café déjà, les voix s’élèvent. « J’ai arrêté mon activité professionnelle pour monter une plateforme nationale de jardins partagés en ville », se lance une spectatrice. Et un Grassois d’enchaîner pour présenter son initiative « Passeurs de livre », qui sème depuis 3 ans des ouvrages gratuits dans les rues d’une trentaine de communes du département. Média indépendant, Observatoire des médecines non conventionnelles monté sous l’égide de la Faculté de médecine de Nice, vitalité du débat à Nuit debout place Garibaldi, initiative étudiante… Les bonnes idées fusent, s’égrainent, s’échangent, s’entrechoquent… « L’intelligence est absolument partout. Sortons de nos milieux ! », s’enthousiasme Alexandre Jardin, exhortant le mouvement « à ne pas rester fermé sur de l’entre-soi associatif », « à s’ouvrir sur le monde de l’entreprise, de la santé, sur les fonctionnaires, prof’, gendarmes, policiers qui ont eux-aussi de bonnes idées », à « détecter partout les faizeux » et à les ramener à la prochaine réunion.

Du candidat de Koh-Lanta à l’artisan…

D’un ex-finaliste de l’émission Koh-Lanta, remonté à bloc pour montrer à sa manière les faizeux sur sa chaîne YouTube, au monde de l’artisanat, incarné par cette Azuréenne venue crier sa détresse face à la mort du petit commerce et au poids du RSI…  et fustiger au passage « un président de la Chambre des métiers du 06 qui vient d’être élu avec les voix de 6,4% des artisans azuréens »; en passant par des étudiants, des entrepreneurs, des retraités… A en croire la diversité qui s’est levée à Nice ce mercredi soir, la Maison des citoyens azuréenne a de beaux jours devant elle. Et si le cercle des zèbres doit encore s’agrandir, Alexandre Jardin soumet déjà la possibilité de passer à la vitesse supérieure, « en envisageant collégialement la création d’un parti ».

Bientôt un parti « zèbre »  ?

« Aujourd’hui, les politiques veulent prendre le pouvoir pour le garder. Nous, nous voulons le prendre pour le rendre aux citoyens », résume celui qui ne s’empêche pas, pour faire avancer les actions du mouvement, de discuter avec des élus locaux. A l’instar de la région Paca, avec laquelle il vient de signer un accord pour mettre en oeuvre des solutions Made in Bleu-Blanc-Zèbre pour l’emploi, juteuse subvention à l’appui… Pas une compromission pour l’auteur, plutôt une sorte de technique du Cheval de Troie afin de tisser un maillage territorial et faire, toujours faire, loin du centralisme élyséen qu’il débecte. « On discute beaucoup avec les présidents de région. Ils sont souvent totalement schizophrènes. Ils croient à des logiques territoriales et non plus au centralisme. En off, beaucoup nous avouent ne plus croire aux logiques politiques, tout en étant encartés eux-mêmes dans des partis… », glisse-t-il.

Pour revoir les échanges en intégralité sur Facebook live, rendez-vous sur la page La Maison des Citoyens de Nice 

Ligne 16, la voix citoyenne du quartier de l’Ariane

Qui a dit que le quartier niçois de l’Ariane était condamné à la rubrique des faits divers ? Certainement pas l’équipe du média citoyen Ligne16.net Lancé en 2012 en réponse à un appel à projet de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) axé sur les « médias de proximité », ce site Web – du nom de l’unique ligne de bus qui dessert l’enclavée et mal-nommée citée – veut justement en pulvériser les clichés. « Lorsque nous l’avons créé, avec le musicien Wilfried Houssin et l’informaticien Jérôme Blanchi, nous avions déjà plusieurs années d’expérience sur le terrain. Sans nier les difficultés du quartier, on y voyait aussi plein d’initiatives positives à l’oeuvre… jamais relayées dans les médias traditionnels. Dès le départ, l’idée était de faire de ce média un champ d’expérimentation autour de la création audiovisuelle et télévisuelle par et pour les habitants de l’Ariane, dans un esprit Do it yourself, basé sur la coopération et de l’utilisation de logiciel libre. Le message, c’est : si on a envie, on fait! » explique l’artiste Katia Vonna-Beltran, de l’association La Boîte, cofondatrice du projet.

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Katia, de l’association La Boîte, a cofondé le média en 2012.

En quatre ans, le petit média est devenu grand. Chaque semaine, dans les locaux de ZESTE, boulevard de l’Ariane, Tania Cognée, chargée de développement au Centre de création niçois dédié au spectacle vivant et au numérique, Le Hublot, partenaire du projet, réunit ainsi une bande de journalistes-citoyens animés par l’envie de raconter le quartier. Café et bonnes idées s’y échangent, dans une convivialité communicative. « Il y a 5 mois, j’ai rencontré Tania et Katia à la Mission locale d’insertion. Elles m’ont parlé du média, raconte Mohamed, l’un des piliers de Ligne16.net. On a discuté et elles m’ont lancé : ça te dirait d’animer une émission demain  ? J’avais déjà fait de l’animation auprès de jeunes de 11 à  15 ans. J’ai foncé ! Ce qui me plaît, c’est que les habitants aient la parole, qu’on puisse proposer une alternative aux grands médias qui nous stigmatisent trop souvent », renchérit le garçon de 24 ans, passionné par le micro, qu’il aime tendre au fil de ses interviews et des émissions qu’il anime avec l’aisance d’un pro. Parmi les thèmes évoqués : l’emploi ou encore la vision des jeunes sur leur quartier. A son arrivée à l’Ariane, il y a quelques années, Jocelyne a elle aussi été séduite par l’initiative. C’est même à cette maman que l’on doit le premier article du site, « Dans ma rue », un reportage-photo. « J’ai connu Tania lors d’un atelier CV organisé avec Pôle emploi. Quand elle m’a parlé du média, j’ai trouvé ça génial. Parce que le quartier est mal perçu à tort, qu’il y a ici plein de super idées, de jeunes qui veulent s’en sortir, de gens qui ne demandent qu’à participer à la vie sociale », s’enthousiasme cette mère « branchée jardin », qui aime raconter les petites richesses de la flore cachées au détour des tours.

Citoyen donc très libre de ton, Ligne16.net ne se refuse rien en termes d’innovation. Ainsi, avec l’expertise en création numérique du Hublot, le média a développé une appli de réalité augmentée, Art mobilis, pour transformer le quartier en lieu de découverte et d’exposition permanente. « Au total, huit développeurs ont travaillé sur ce projet pendant 8 mois, en open source donc dans un esprit collaboratif fort. Elle permet de flasher des cibles et de voir apparaître sur l’écran des contenus : il y a les articles créés par l’équipe de Ligne 16 mais aussi des propositions d’artistes azuréens ou de jeunes du Hublot », détaille Frédéric Alemany, du Centre de création niçois, coordinateur du projet.

L'appli Artmobilis permet d'accéder à des contenus sur son smartphone en le dirigeant vers une cible papier.

L’appli Artmobilis.

Toujours en cours de peaufinage, l’appli, qui sera bientôt disponible gratuitement sur Playstore (uniquement pour Androïd), a vécu ce mercredi 1er juin son tout premier test grandeur-nature, en public. Une déambulation dans les rues de l’Ariane à la recherche des fameuses cibles – sortes de QR codes – qui a amené les curieux à explorer le quartier. Devant l’enseigne du Bazar St Jo, les smartphones parcourent le signe affiché au mur et c’est l’interview d’Ascension, la patronne du commerce, questionnée par Ligne 16, qui chatouille nos oreilles.  « J’avais pour projet d’ouvrir un bazar mais je ne savais pas comment faire parce que je n’avais pas fait d’études… » Pas peu fière, l’entrepreneuse fait visiter les lieux. Autour, Jean et Selena, ses neveux, papillonnent joyeusement… « Ici, c’est plus qu’un magasin. Les gens viennent, on boit le café, on sort des chaises et on discute. Qu’il y ait un média pour venir nous rencontrer, c’est bien parce que personne ne vient jamais nous voir alors qu’on n’est pas des monstres, on ne va tuer personne », sourit Ascension.

Nouveau stop à l’école primaire Pagnol, après une balade dans les rues flanqué du drôle de Véloprojo conduit par l’artiste Isidore, convié à l’expérience. Nuées de petits têtes, ravies de découvrir leur quartier en « réalité augmentée ». Parmi elles, Kenza, 9 ans, en connaît déjà un rayon sur le média citoyen… « Pendant les vacances de février, j’y ai participé. Ce qui m’a plu, c’est d’aller voir les gens. J’ai interviewé des dames, des enfants… J’ai enquêté ! « , relate l’élève de CM1. « Ligne 16, cet événement autour de la réalité augmentée, tout ça, c’est du lien, de l’humain. Les enfants en parleront à la maison et ça permettra aux parents de découvrir des initiatives qui se font ici, chez eux », analyse, quant à lui, Marc Le Roy, directeur de l’école, tandis que Tania Cognée distribue flyers et cartes de visite de Ligne 16. « Moi aussi, j’en ai eu une. Je suis journaliste », se marre un p’tit gars.


Au village, la Maison des solidarités de l’Ariane, on découvre les œuvres virtuelles, conçues par l’artiste cagnois Gabriel Fabre, sorte de tissu textuel créé à partir de phrases écrites par les bénéficiaires et les employés de ce CCAS local. Dans le square voisin, une fanfare chauffe l’ambiance sous le regard intrigué des gosses et des passants, téléphones en main pour immortaliser l’instant. « Ligne 16, c’est aussi un moyen de faire découvrir aux Niçois ce quartier. Nous aussi sommes Niçois, ici aussi il se passe des choses bien. Peut-être qu’en voyant tout ça d’autres prendront un jour le bus, la vraie ligne 16, pour venir à notre rencontre », se plaît à imaginer Cécile Desplanques, la responsable du Village. Sur le chemin qui nous mène vers la dernière halte, place du marché, Fatima, une habitante du quartier qui a suivi la visite, tient à passer un message : « sur Ligne 16, j’ai parlé du quartier et de l’importance à le garder propre. On nous fait de nouveaux immeubles jolis mais il ne faut pas les casser, il faut que chacun respecte l’Ariane », glisse la dame.

Photos (c) Aurelie_Selvi




 

Lancement national du Conseil d’Urgence Citoyenne

Le Conseil d’Urgence Citoyenne a été officiellement institué hier matin à Paris autour d’un texte rédigé et signé par un groupe très pluriel de citoyens élus ou non, militants de collectifs, chercheurs, historiens, artistes, avocats, magistrats… Acte qui institue ce nouveau conseil de fait, à la fois contre la constitutionnalisation de l’état d’urgence et la déchéance de la nationalité française pour les binationaux, mais aussi et d’abord pour refonder la démocratie sur une base citoyenne. L’objectif est d’adresser un message fort contre un « Patriot Act » à la française et d’instituer un « Citizen Act ». La dynamique historique de ce mouvement repose sur son caractère universel face aux abus de pouvoir portant atteinte aux droits fondamentaux.

L’installation de facto de ce nouveau comité citoyen le 6 janvier au théâtre Le vent se lève à Paris s’inscrit dans une logique à fois de résistance, mais également de proposition. Selon Séverine Tessier, fondatrice d’Anticor et co-animatrice du Conseil d’Urgence Citoyenne, il s’agit en effet, « d’une part, de refuser les abus de pouvoirs et leur constitutionnalisation en reprenant de facto le pouvoir dans un esprit citoyen, mais également d’entamer une réflexion autour de cette utopie concrète d’une démocratie à réinventer. » Avec le projet de déployer ce groupement, qui associe notamment Isabelle Attard (une des six députés à avoir refusé de voter la reconduction de l’Etat d’Urgence), dans d’autres régions de France, en stimulant et nourrissant la réflexion, la prise de conscience.
Des groupes ont déjà émergé en Nord-Pas-de-Calais, Corse, PACA… Le comité PACA du Conseil d’Urgence Citoyenne, provisoirement coordonné par Nadège Bonfils (coordinatrice du collectif OIN Plaine du Var, Pour un débat citoyen), sera lancé fin janvier sur Nice. Parmi les premières actions qu’entend mener ce Conseil d’Urgence Citoyenne, une «  grève citoyenne » est d’ores et déjà prévue le 3 février prochain.
Pour Séverine Tessier, l’enjeu est de renouer avec « ce principe essentiel que nous avons oublié : la souveraineté ».

 

FESTIVAL RÉVEILLONS-NOUS OU LE THÉÂTRE CITOYEN

« Réveillons-nous ! Voilà notre espoir. Soyons conscient des horreurs que nous perpétrons, soit directement, soit par la non-action. Réagissons pour défendre la planète. Si nous pouvions aller au-delà des théories intellectuelles et politiques, et tout simplement accepter de prononcer le mot amour, l’amour pour l’humain et l’amour pour la terre, pour cette vie miraculeuse qui vient qu’une fois, alors peut-être aurions-nous une dernière chance. Le futur de la planète et de l’humanité dépend entièrement de nous. Pas du voisin. Pas du politicien. Pas de la religion. Juste de nous-mêmes. Ne perdons plus une minute. Réveillons-nous ! »

C’est en ces termes qu’Irina Brook, Directrice du Théâtre de Nice, ouvre la présentation du programme de son Festival Réveillons-nous organisé du jeudi 26 novembre au dimanche 13 décembre. Dans l’interview qu’elle nous a accordé pour le dernier numéro de Ressources (N°2 : nov-dec 2015), elle insistait sur la notion de responsabilité liée à sa fonction : « C’est très important de réunir les gens. Les gens qui peuvent réunir, qui ont une maison, une grande maison, ont le devoir de réunir dans cette maison. »

Réveillons-nous. Le nom même de ce grand festival alternatif, à l’initiative d’Irina Brook, à quelques jours seulement de l’ouverture de la COP21, est exhortation franche à nous secouer, non seulement des miasmes de ce mauvais rêve du 13 novembre, mais également des torpeurs du fatalisme du « système ». Sortons de l’état hypnotique dans lequel nous maintiennent les médias, ébrouons-nous des langueurs que nous inspirent le cynisme des puissants.

D’autant que pour ce faire, Irina Brook, en collaboration avec Alternatiba 06, La Strada et le Negresco, nous a concocté un programme qui réveille précisément tous les sens, autant que le plus assoupi de nos neurones. Tous les arts, toutes les expressions, tous les langages. Le cinéma, la danse, la science, l’alimentation, l’éducation, la méditation… Et convoque par ailleurs des personnalités qui éclairent de leur seule présence la dimension engagée de ce festival. Deux femmes sont ainsi à l’honneur : Coline Serreau (Samedi 28 novembre, avec la projection du film La belle verte, photo de l’article), actrice, scénariste, compositrice, et réalisatrice française (Trois hommes et un couffin, La Crise, Chaos) ; et Vandana Shiva (Dimanche 6 décembre), emblème mondiale de la révolution écologique, prônant, au-delà de la désobéissance civile qu’inventa un certain Thoreau : la  « désobéissance créatrice ».

Quand le théâtre se mobilise pour la planète autour de la COP21, l’on peut espérer que sa grande maison serve de caisse de résonance aux hommes et femmes de « bonne volonté ». Tel est le pari d’Irina Brook, et de tous ceux qui sont parties prenantes de cet événement sur Nice. Tel est le sens de son engagement à la tête d’un des plus grands CDN (Centre Dramatique National) de France : celui d’un théâtre utile… Et si on éteignait un peu la télé histoire de se dégourdir l’optimisme ?

 

Festival Réveillons-nous
Le théâtre national de Nice se mobilise pour la planète
26 novembre > 13 décembre

Télécharger le programme :
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