Société

Juste solidaire ou « idéologue » ? Il encourt 8 mois de prison pour aide aux migrants

Cédric Herrou, simple citoyen, solidaire de la détresse d’autrui ou « idéologue », souhaitant sciemment se poser en « martyre judiciaire » ? C’est la cruciale question à laquelle devra répondre la présidente de la 7ème Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Nice d’ici au 10 février 2017. Pour trancher, celle-ci s’appuiera sur les quatre heures d’audience qui ont occupé, ce mercredi 4 janvier, le palais de Justice de la capitale azuréenne où comparaissait cet agriculteur de 37 ans, installé dans la Vallée de la Roya et devenu l’un des visages les plus emblématiques de l’aide aux réfugiés bloqués à la frontière italienne.

Tendre la main ou tourner la tête ? 

Plus que le procès d’un homme, c’est d’une affaire de lecture, de vision, tant de la justice que du monde et de la société dans lesquels nous vivons, dont il s’agit là. Car, depuis plus d’un an, rien ne clive tant le débat public que le sort qui devrait être réservé aux personnes fuyants leur pays pour rejoindre l’Europe sur ces rafiots-roulettes-russes bravant la Méditerranée. Accueillir ou refouler ? Tendre la main ou tourner la tête ? Une chose est sûre : débarquées dans le Sud de l’Italie, ces populations sont en tous cas bien là, fuyant majoritairement l’Érythrée (et son service militaire à vie), le Soudan (dont certaines régions sont en guerre depuis la fin des 80’s) mais aussi le Tchad, le Nigeria, etc. En 2016, selon l’Organisation internationale pour les migrations, elles étaient 179 523 à arriver par la Botte tandis que 4 400 trouvaient la mort avant d’avoir pu mettre pied sur ces rivages.

Il y a quelques mois, ce sont justement les destins chaotiques d’une poignée de ces « migrants », selon la formule consacrée, qui ont croisé celui de Cédric Herrou, au quotidien jusqu’alors rythmé par la collecte et la vente d’œufs et d’olives. A Nice, les actes qui lui sont reprochés et lui ont valu son baptême de la justice sont les suivants  : « avoir, à Tende, courant octobre 2016, (…) en les transportant depuis Vintimille jusqu’en France, en les hébergeant à son domicile puis en les transférant sur une autre propriété privée aux fins d’hébergement, facilité l’entrée, la circulation et le séjour irrégulier de plusieurs étrangers se trouvant dépourvus de titre de séjour (environ 200) sur le territoire national »; mais aussi de s’être, durant le même mois et dans cette même commune, « installé (…) sur [un] terrain appartenant à la SNCF », sans droit ni titre. Des derniers faits évoquant l’occupation, par des membres d’un collectif associatif dont l’agriculteur, d’un bâtiment désaffecté de la SNCF, situé à Saint-Dalmas-de-Tende, afin d’y loger 57 migrants (dont 29 mineurs) et de palier l’absence de centre d’accueil et d’orientation dans le département.

(c) Franck_Terlin

« Mon inaction me rendrait complice »

Tandis que plusieurs dizaines de soutiens s’amassent sur la place du Palais, à la barre, l’Azuréen, qui dispose aussi d’un bout de terre en Italie et vend ses produits tant dans des Amap niçoises qu’à Vintimille, raconte comment tout a commencé. C’était « vers mars »… « Au départ, je voyais des gens qui marchaient sur le bord de la route quand je remontais chez moi. Je me suis arrêté. Et moi, quand je prends en stop, je ne demande pas les papiers. Une fois, cinq fois, dix fois… Je les déposais à la gare de Breil, sans vraiment connaître leur situation. (…) Je ne savais même pas qu’un pays comme l’Érythrée existait », raconte celui, qui « petit à petit », va s’intéresser à la détresse de ces personnes. « Au fil des rencontres, une sorte de réseau se crée, pas mafieux mais citoyen. Je me suis mis à échanger avec des gens qui connaissaient le problème, en France et à Vintimille dans les différents camps pour réfugiés, avec des gens de la Croix rouge, avec des bénévoles qui leur venaient en aide… Et devenir conscient d’une situation, ça pousse à agir. Mon inaction, mon silence me rendraient complice », explique-t-il.

Alors, dans le petit utilitaire lui servant à faire ses livraisons d’abord, puis dans un véhicule 9 places acheté à cet effet par une association culturelle du coin, Cédric embarque, gracieusement, des familles, des mineurs, « les personnes les plus fragiles », pour leur éviter de prendre « tous les risques » en essayant de franchir – par la route, le rail, les montagnes – la frontière, fermée par la France depuis juin 2015. Dans son modeste chez-lui – une petite bicoque posée sur l’une des restanques de son exploitation breilloise – il leur offre un peu de répit, des repas, du repos avant de les déposer, aidé parfois par d’autres conducteurs, dans des gares azuréennes ou varoises afin qu’ils poursuivent le voyage vers leur but européen. Combien de fois l’a-t-il fait ? Dix fois, vingt fois, cent fois et plus encore. « Je n’ai pas tenu de statistiques mais cela tourne autour de 200 personnes », dit-il, en toute transparence.

Réquisitions sévères

La « transparence », c’est justement là que le bât blesse pour le Procureur de la République de Nice, qui a requis à son encontre une peine de 8 mois de prison avec sursis et mise à l’épreuve. Car, depuis sa première arrestation le 11 août alors qu’il transportait vers la Roya 8 Erythréens (dont plusieurs mineurs) et l’abandon des poursuites par le parquet au nom de « l’immunité humanitaire », Cédric Herrou n’a jamais caché avoir poursuivi ses activités de passeur citoyen. Pas question non plus de dissimuler le fait qu’il hébergeait, en permanence, jusqu’à plusieurs dizaines de réfugiés chez lui, allant jusqu’à créer un camping de fortune sur ses terres. Dès août, l’agriculteur répond ainsi aux multiples sollicitations de la presse et son visage s’exporte même outre Atlantique, dans les colonnes du New-York Times, faisant enrager au passage bons nombres d’élus azuréens. « Je n’ai rien à cacher, j’ai envie que mes actions soient connues et traçables. C’est normal que la société sache ce qu’il se passe », se justifie l’intéressé. A Saint-Dalmas-de-Tende, il est aussi l’un des porte-parole médiatiques lors de l’occupation de cette ex-colonie SNCF où 57 migrants sont installés avant d’être délogés, trois jours plus tard, par les forces de l’ordre. C’est là que Cédric Herrou sera arrêté pour la seconde fois, comme quatre autres citoyens présents sur les lieux, et placé en garde à vue. Mais seul lui sera mis en examen, « parce qu’il revendiquait de manière explicite son action d’aide à l’entrée sur le territoire », justifie le procureur.

Un « procès d’intention » ? 

« Nous sommes deux à avoir saisi le tribunal : Cédric Herrou, par ses revendications dans la presse, qui disent en substance : je viole la loi et je l’assume. Et moi, procureur de la République, car je représente cette loi et mon rôle est de la faire appliquer », a ainsi martelé Jean-Michel Prêtre, fustigeant le « changement de combat » de Cédric Herrou après sa première arrestation estivale et décrivant le personnage d’avantage comme un « leader », animé par « une volonté de se présenter en martyre judiciaire devant l’opinion publique » et s’offrant-là une « tribune politique ». « Ce n’est pas un procès d’intention qu’on fait à Cédric Herrou. On n’encourt pas 8 mois de prison pour un changement d’attitude ! Dans un tribunal, on parle de faits, de dates. Dans quel pays vivons-nous? », s’est quant à lui alarmé l’avocat de la défense, Zia Olumi, pointant qu’aucune preuve tangible de ces « 200 passages » n’ait été versée au dossier. Plus tôt, la présidente du tribunal avait elle-même « déploré, avec loyauté, que le seul étranger entendu dans cette procédure, sur le bord de la route, déclare ne pas connaître Cédric Herrou » et « qu’aucune des 57 personnes » se trouvant dans les locaux SNCF occupés à Saint-Dalmas n’ait été questionnée par les forces de l’ordre.

Pour le conseil de Cédric Herrou, c’est la loi du 31 décembre 2012 qui devrait-là protéger l’agriculteur. Proposée par Manuel Valls, celle-ci avoir alors permis de modifier un article du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) pour y supprimer le « délit d’aide au séjour irrégulier » à trois conditions : que cette aide « ne donne lieu à aucune contrepartie », qu’elle « consiste à fournir des prestations de restauration, d’hébergement, de soins médicaux et de conseils juridiques » et qu’elle vise à « assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger » ou de « préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci ».

« 5 migrants sont déjà morts à la frontière »

C’est finalement sur ce dernier point que pourrait bien reposer le sort de Cédric Herrou. « La dignité ou l’intégrité » de ces personnes transportées et hébergées par l’agriculteur, étaient-elles bien en jeu ? Non, dixit le parquet, qui « ne voi[t] pas très bien la différence qualitative de prise en charge entre l’Italie et la France » et assure aussi « ne pas avoir connaissance de violation de textes pour la remise de mineurs [censés être pris en charge par le conseil départemental] depuis la France à l’Italie ». Assurément , à en croire les dires des six témoins appelés à la barre pour attester de la bonne foi du prévenu. « Ces derniers mois, 5 migrants sont morts à la frontière franco-italienne, certains fauchés sur l’autoroute ou sur les voies de chemin de fer alors qu’ils tentaient de rejoindre la France. Comment peut-on accepter ça ? », a notamment questionné Teresa Maffeis, cofondatrice de l’Association pour la démocratie à Nice, très investie à Vintimille. « En gare de Menton-Garavan, j’ai vu de mes yeux vus des agents de la Police aux frontières remettre des migrants mineurs dans les trains direction l’Italie », ajoute Martine Landry, de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé).

« Il ne devrait pas être seul sur le banc »

« En bloquant la frontière à Vintimille, les gens remontent automatiquement vers le Nord, vers la Roya. Et nous, habitants de cette vallée, on ne peut pas tourner la tête quand on voit des personnes détrempées le long de la route », a, quant à lui, lancé à la barre Michel Masseglia, adjoint à la culture au maire de Breil-sur-Roya. Et l’élu de clamer : « Ces dernières années, on a fait des expositions sur le Mali, le Burkina Faso… pour montrer aux gamins d’ici que Breil n’est pas le centre du monde. Aujourd’hui, nous en sommes des témoins directs (…) et nous devons faire face à l’hypocrisie des pouvoirs publics qui ne prennent pas en compte la dimension humaine du problème. Cédric Herrou, il ne devrait pas être seul sur ce banc, on devrait être une cinquantaine. Moi aussi, j’ai pris des gens dans ma voiture. Comment continuer sa route quand on croise le regard d’un gosse ? »

Fer de lance de la solidarité Made in Vallée de la Roya, Cédric Herrou devra donc attendre le 10 février pour être fixé sur son sort. En cas de condamnation,  son avocat prévoit d’ores et déjà de faire appel de cette décision et se dit prêt à porter l’affaire « jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’Homme ». Lancée par des citoyens le jour de l’audience, une pétition en ligne, qui réclame la relaxe de l’agriculteur de la Roya, a déjà recueilli près de 5000 signatures. Ce vendredi 6 janvier, Pierre-Alain Mannoni, un enseignant-chercheur niçois, lui aussi jugé en novembre pour aide aux migrants, a été relaxé par la même juridiction. Il risquait 6 mois de prison avec sursis pour sanctionner le transport et l’hébergement ponctuel de trois Érythréennes en octobre dernier.

A lire dans Ressources #6 (à commander en ligne, sans frais de port) : « RÉFUGIES – LES VISAGES DE LA SOLIDARITÉ », une galerie de portraits d’Azuréens qui passent à l’action pour aider les migrants.

Laissez un commentaire