Société

Crise des réfugiés : quand l’Histoire recommence ?

Du 23 au 27 mars 2016, se tenait à Nice le 23e Forum Social des Alpes-Maritimes, avec pour thématique : «Quel avenir pour les peuples de la Méditerranée ? » Pour rappel, les forums sociaux constituent « des espaces communs d’élaborations alternatives et de stratégies pour obtenir que les droits fondamentaux des êtres humains l’emportent sur les échanges économiques et commerciaux ». Des rendez-vous organisés à échelle mondiale, continentale, nationale et locale depuis 2001. A Nice, dans le quartier Vernier-Trachel, l’édition 2016 associait ateliers, débats, conférences, exposition, repas.
Nous étions présent samedi 26 mars à la table ronde Réfugié-e-s/Migrant-e-s d’hier et d’aujourd’hui, animée par RESF (Réseau Éducation Sans Frontières) avec Yvan Gastaut, historien et enseignant-chercheur à l’Université Saint Jean d’Angély. Avec ce premier constat : rien de nouveau sous le soleil depuis un siècle en matière de traitement des réfugiés.

Selon l’historien, c’est en effet à la première guerre mondiale qu’il faut faire remonter les premières vagues de réfugiés tels que nous les concevons aujourd’hui. Si la situation est nouvelle à compter de la Grande Guerre, c’est en effet eu égard à la massification de ces flux. Avec l’exode transfrontalier massif des russes blancs et des arméniens apparaît alors le concept d’apatride et la création du fameux passeport Nansen. Plus tard, avec l’autre conférence d’Evian, celle de juillet 1938 organisée à l’initiative des Etats Unis d’Amérique du Président Roosevelt, il s’agissait de venir en aide aux réfugiés juifs allemands et autrichiens fuyant le nazisme, peu après l’Anschluss. Rien de concret n’en sortira, la France rechignant notamment à accueillir des réfugiés, L’Angleterre s’y refusant plus catégoriquement. Hitler pouvait déjà se frotter les mains avec ce constat d’une Europe déjà bien incapable à s’accorder en matière de solidarité vis-à-vis des réfugiés. Sur la Riviera française, des bateaux partis d’Italie venaient alors s’échouer à Nice et à Villefranche-sur-Mer. La police française reconduisait bien vite ces réfugiés à la frontière italienne, de la même manière qu’aujourd’hui. Dans un troisième temps, en 1945, les Vertriebene, ces populations germanophones expulsées des anciens territoires de l’Allemagne de l’est, allaient connaître un désarroi sans meilleur réconfort ni meilleure assistance. Plus de 12 millions sur les routes tout de même… Pour Yvan Gastaut, force est de constater que « l’histoire est hoquetante, cyclique, puisque l’on les retrouve les mêmes situations. » Retour à la réalité des réfugiés de 2016… Celle qui, aux portes de notre département, se heurte à la même attitude de fermeture que par le passé.

Pour ce qui est de la France, les « réfugiés qui arrivent ne veulent pas y rester car notre pays n’a pas une bonne réputation en matière d’accueil des réfugiés politiques », selon Teresea Mafféis, fondatrice de l’association ADN (Association pour la démocratie à Nice et dans les Alpes Maritimes). Avec la fermeture de la frontière de Vintimille le 9 juin 2015, la situation s’est clairement durcie selon elle, avec notamment les fouilles au faciès dans les trains. Pour Ismail Hamouli, qui travaille sur le terrain pour Amnesty, les attentats de novembre n’ont rien arrangé, en particulier à partir de ce changement de statut qui a vu les camps de transit devenir des camps de demandeurs d’asile. Et l’insupportable épreuve de l’attente qui est le corollaire de ces derniers : « nous sommes réduits à des ventres sur pattes » lui confiait un réfugié de ces camps où la vie est rythmée uniquement par les 3 repas quotidiens. Pour Habitat et Citoyenneté, alors que le nombre des femmes qui migrent est aujourd’hui supérieur à celui des hommes, il apparaît urgent par ailleurs d’ajouter le genre aux cinq statuts de réfugié reconnus par la convention de Genève (race, religion, nationalité, appartenance à un groupe social, opinions politique). Viols de guerre, excision… Des femmes sont réfugiées avant tout parce que… femmes ! Dans certains cas, ces violences constituent précisément une stratégie visant à faire fuir les populations en vue de s’approprier les ressources naturelles de leur pays. Ce qui donne ici toute la mesure de la responsabilité de l’Europe.

Pour Cathy Lipszyc (Amnesty International), venue clôturer la table-ronde d’un rapide état des lieux, nul doute que la promesse du gouvernement français d’une « réinstallation des réfugiés » soit restée lettre morte. Alors que le récent marchandage européen avec la Turquie permet depuis la semaine dernière le renvoi des réfugiés ralliant la Grèce vers ce pays (en échange non seulement d’une substantielle enveloppe de 3 milliards d’euros, mais également d’une accélération du processus d’adhésion à l’Union Européenne de ce pays devenu « État sûr » par un mystérieux coup de baguette), pas question pour elle de céder au pessimisme : « je continue à faire confiance à la société civile pour amener les gouvernements à prendre les bonnes décisions. Plus que jamais, garder en tête ce credo : s’indigner et agir. » Dans l’assistance, un homme demande la parole : «  Qu’a-t-on payé pour naître en France ? Pense-t-on seulement à toutes les richesses que les réfugiés amènent avec eux ? Nous pouvons tout partager : le repas et la vaisselle. »

Et s’il fallait un (mince) élément de réconfort face à cet état des lieux de la crise des réfugiés, la tenue d’une table ronde aussi bienveillante à l’égard des réfugiés et des migrants dans ce qui furent, il n’y a pas si longtemps encore, les locaux du Front National (désormais occupés par La Semeuse) aura peut-être au moins eu valeur de symbole.

 

Crédit photo : Nissa Pantaï

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