Société

A Nice, la #NuitDebout prend sa place

Etoile filante ou petite planète durable ? Les astres et les affres de la volonté le diront… En attendant, ce vendredi 8 avril (ou #39 mars, selon le nouveau calendrier contestataire), OUI, Nice a bel et bien rejoint le mouvement citoyen #NuitDebout, né dix jours plus tôt à Paris dans la foulée de la manif contre la loi travail. Dès 20 heures et jusqu’à tard dans la nuit, plusieurs centaines de personnes ont investi la place Garibaldi, qui accueillera, au plus fort de la soirée, une foule compacte de près (de plus?) de 500 têtes. De quoi faire tomber d’emblée quelques clichés collés à la carte postale. « Quand mes potes m’ont fait passer le mot d’une Nuit debout à Nice, j’ai rigolé et je me suis dit qu’il n’y aurait personne. Bin, ce soir j’ai envie de dire bravo! », lâche la parigot Joey, qui ouvre le tour de parole libre. A un jet de galet des terrasses où l’on sirote binouze et rosé frais en dînant, une assemblée générale citoyenne se met en place. Bouillonnante mais pas si brouillon. Plus tôt, quelques volontaires ont noirci des cartons de slogans aux doux airs de mai 68 pour en tapisser quelques piliers soutenant les arcades. Une sono a été branchée. Un vaillant orateur a expliqué les signes à utiliser pour communiquer en évitant la cacophonie. Les règles de sécurité ont été scrupuleusement rappelées.

« Pas de grande théorie, ce soir on est là pour s’exprimer. On peut tout dire, du moment que ça reste constructif, qu’on reste dans le cadre de notre belle constitution… quitte à en changer dans 6 mois! », lâche en préambule l’homme-à-la-chemise-de-bûcheron qui joue les organisateurs d’un soir. Timidement d’abord, compulsivement ensuite, le tableau d’inscription pour prendre le micro se remplit, le courage s’empoigne à deux mains et les tripes se posent sur la place : remarques naïves, pointues ou décousues, coups de gueule poignants, toujours sincères. « Je profite de cette tribune pour m’exprimer. J’étais présente à la Marche des beurs il y a 30 ans. Quelques années plus tard, je suis allée vers les partis de gauche. Aujourd’hui, je ne vais même plus voter (…) Je n’ai plus aucun moyen pour m’exprimer démocratiquement. Je ne fais qu’un seul souhait : que le peuple reprenne sa place », lance cette femme, la voix cassée par l’émotion, couverte d’applaudissements. « On s’habitue un peu trop aux morts en Méditerranée. Nous, on a tout mais on n’est prêt à rien donner », s’insurge quant à elle Sabrina, « cheminote et comédienne ».  « De la région d’où je viens, on pense qu’à Nice, il y a pleins de thunes mais y’en a pas plein. (…) Le CHU est en déficit et ce n’est pas de la faute de ses salariés. Il n’y a pas assez de logements sociaux, la ville préfère payer des amendes que d’en construire. Alors j’aimerais dire merde à Estrosi, son fric, son stade de merde, son Ikea. On lâchera pas », s’emporte une dame, le corps tremblant. La rage et l’envie de dire, de construire, de vider son sac sur la place publique, même si c’est dur : on ne naît pas orateur, on le devient.

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« Ils ont réussi à nous voler la politique »

Au fil de la soirée, certains se révèlent et posent des mots qui font mouche. Comme cet étudiant en fac de psycho qui s’est heurté aux « à quoi bon? qu’est ce que ça va changer? » quand il a essayé de convaincre ses potes de le rejoindre. « Alors ils ont réussi à nous voler ça ? Ils nous ont volé la politique. Mais la politique, c’est pas eux, les partis, les puissants : c’est toi, c’est moi, c’est nous, les citoyens français ! » Frisson d’émotion. Et puis, c’est le pragmatisme qui revient, comme une fulgurance. « Est-ce qu’il y a des graphistes dans l’assemblée ? » Des doigts se lèvent, comme à l’école. « Si vous pouvez, mettez des flyers en ligne sur la page de la Nuit debout, je les imprime avec mes p’tits sous et je les distribue à la fac, dans le tram, pour qu’on soit encore plus nombreux la prochaine fois », propose ce tribun d’un soir.

« Créer une Zone à défendre (ZAD) dans la Plaine du Var et militer pour l’auto-gestion », « acheter des livres à ses gosses », « balancer la télé » ou « juste sourire dans le tramway »… 22 heures, 23 heures, minuit… L’heure tourne et on ne se tait pas. On chante, on gratte des cordes de guitare sèche, on ne sait pas trop à quoi cela nous mènera, mais ON EST LA. De cette drôle de foule, hétéroclite et pacifiste -excepté les envolées ébriétiques des amateurs de 8,6 sans qui une place publique n’en serait pas vraiment une- c’est de l’espoir qui a jailli dans la nuit niçoise, brutal et mal dégrossi. Et l’intime sensation que tout ça n’est pas vain. Finalement, les bras levés s’agitent pour voter la prolongation du mouvement au lendemain. Des ateliers « logistique » et « organisation des débats » s’improvisent en petits cercles sur le pavé. « Il y a eu, il y a quelques années, ce bouquin, Indignez-vous. Mais s’indigner, ça veut dire qu’on a une super grosse rage, que c’est déjà trop tard. Moi, j’ai envie de dire : « Restons-dignes ! », inversons tout cela chacun à notre échelle. Avant, j’allais aux manif’. Et puis je rentrais chez moi et je reprenais mon quotidien. Puis, je n’y suis plus allée. Dire non, c’est bien. Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour dire oui ? Ce soir, j’ai l’impression qu’on invente un après, un avenir », s’enthousiasme Anne, une mère de famille rencontrée dans la foule. Etre ensemble, échanger, le voilà le pied-de-nez dans une ville où droite dure et FN se disputent le haut de l’affiche. La magie des premières fois passée, reste maintenant le défi : durer, faire émerger des propositions, des idées, ne pas se lasser, s’essouffler. Et puis si Rome ne s’est pas faite en un jour, comment construire la démocratie directe en une nuit ? Ce samedi soir, nous serons donc le 40 mars sur la place Garibaldi, et les penseurs d’un monde meilleur seront debout. Et aussi nombreux ? Peut-être pas. Le mouvement passera-t-il le week-end ou le feu est-il de paille ? Peu importe. Une chose est sûre, ce vendredi 8 avril, à Nice-la-belle-endormie, quelques flammes citoyennes ont été rallumées dans les ventres. Et il sera toujours temps de souffler sur les braises pour les raviver.

Photo (c) Aurelie_Selvi

Vidéo by Bob Pretend To Be Blind

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