Société

Mário Viana : « En finir avec la violence éducative ordinaire grâce à l’empathie »

De passage à Nice dans le cadre de la Semaine des Droits de l’Enfant, Mário Viana, coréalisateur de L’Odyssée de l’empathie avec le cinéaste-ethnologue Michel Meignant, a répondu aux questions de Ressources magazine. Engagé depuis des années dans une profonde réflexion sur les racines de la violence, ce chef-monteur, qui travaille régulièrement pour France Télévision, développe ses travaux contre la violence éducative ordinaire et ses conséquences. L’occasion aussi de nous en dire plus sur la préparation du second volet de ce film-documentaire, Les chemins de l’empathie, pour lequel une campagne de financement participatif est en cours.

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Votre documentaire, L’Odyssée de l’empathie, développe le thème de la violence éducative ordinaire et de ses conséquences. Pourquoi ce besoin impérieux d’aborder ce sujet ?

Avec Michel Meignant [co-réalisateur], cela fait 20 ans qu’on se connaît et que le problème de la violence nous touche, nous questionne. Le constat préalable au film, c’est que nous vivons actuellement dans une époque où le monde a besoin d’évoluer, de progresser. Tous les articles qui se penchent sur ce sujet apportent des choses mais il nous est apparu que si on ne prenait pas le problème par le début, c’est-à-dire par la question de l’éducation bienveillante, toutes les solutions seraient, en somme, des pansements sur une jambe de bois. En France, chaque année, ce sont 700 enfants qui meurent, victimes de violences familiales. La violence, une fois qu’elle est en nous, nous suit toute la vie. Dans notre pays toujours, 10 femmes meurent sous les coups tous les 15 jours, 1 homme tous les mois et demi environ. On est actuellement à près de 100 enfants, entre 6 et 13 ans, qui mettent fin à leurs jours chaque année… Ce n’est pas acceptable.

Cette problématique est prégnante en France et pourtant votre film n’a pas réussi à convaincre de producteurs…

La seule façon pour nous de le financer a été de faire appel aux citoyens sur la plateforme Tous Coprod. Nous sommes pourtant tous les deux « du milieu ». Mais nous avons contacté les six plus grosses sociétés de productions françaises et toutes nous ont répondu : « nous n’avons pas la disponibilité ». Manière polie de dire : « on s’en fout ». Nous avons aussi participé au Salon mondial du documentaire à La Rochelle, il y a 2 ans, quand le projet était en phase d’élaboration. Toutes les chaînes nationales étaient présentes et toutes nous ont répondu qu’elles n’avaient « pas de créneaux disponibles ». La traduction, c’est qu’aujourd’hui, en France, le fait que ces 700 enfants meurent chaque année est un non-événement. On veut bien couvrir le procès de la mort de la petite Fiona, par exemple, mais pas question de s’attaquer au fond du problème. En France, on préfère traiter la forme plutôt que le fond, couper la tête plutôt que de s’intéresser aux racines du mal. Au final, L’Odyssée de l’empathie a pu voir le jour grâce au soutien de 1400 personnes sur Tous Coprod, qui nous ont permis de lever environ 60 000 €. De quoi financer à 100% notre documentaire, qui n’était pas coûteux. Pour exemple, Demain le film [le documentaire césarisé de Cyril Dion et Mélanie Laurent], a coûté 1,3 million d’euros.

Ce financement citoyen vous a finalement libérés davantage ?

Tout à fait. Au début, Michel Meignant disait qu’on avait « la malchance » de ne pas avoir de producteur ni de distributeur. Aujourd’hui, on se dit que c’est une chance. Parce que cela nous a aussi donné une liberté totale. Toutes ces personnes qui se sont mobilisées, ça nous a aussi prouvé qu’il y avait une vraie envie que le sujet de l’éducation bienveillante soit traité. Ce qui nous a frappé, ce sont ces gens qui sont venus à notre rencontre en nous disant : « je suis au RSA » ou « je n’ai pas beaucoup d’argent », « mais je veux donner 5 €, ce que j’ai, j’y tiens, c’est important ». Désormais, on n’envisage plus de faire appel à un autre type de financement et une deuxième campagne est en cours pour financer le second volet.

Justement, quel est l’enjeu de cette suite, Les Chemins de l’empathie ?

Le 1er volet posait un constat. L’idée n’était absolument pas de nous positionner en donneurs de leçons mais en passeurs. Nous sommes deux cinéastes qui nous interrogeons depuis longtemps, du fait de notre histoire personnelle, sur les racines de la violence. Michel [Meignant] est né d’une mère catholique et d’un père juif, ses grands-parents sont morts déportés. J’ai grandi au Portugal et j’y ai connu la violence de la dictature, des armes pointées sur moi dans les manifestations interdites quand j’avais 14 ans. Trois copains sont morts à cette époque sous la torture. J’ai été contraint de fuir en France. Depuis, j’essaye de comprendre pourquoi les êtres humains peuvent tuer pour le plaisir quand les animaux ne le font pas… Dans L’Odyssée de l’empathie, nous sommes allés à la rencontre d’une trentaine de spécialistes, nous en avons finalement gardé 15. Depuis sa sortie, il y a 1 an, il y a eu environ 120 projections officielles auxquelles ont assisté environ 21 000 spectateurs. A cela s’ajoute les projections spontanées, pas quantifiables, le film étant libre de droit. Chaque projection publique est suivie d’un débat, c’est essentiel. Et à chaque fois, le public nous demande : « comment on peut faire pour agir, pour changer ? »

Le 2ème volet, dont la sortie est prévue au 3ème trimestre 2017, donnera des pistes, toute une palette possibles, car il en existe en fait autant que de parents et d’enfants. L’idée n’est surtout pas de culpabiliser les parents, de les juger mais d’aller à la rencontre de gens qui proposent des alternatives : médecins, spécialistes de la petite enfance, institutions, psy…

Là encore, il s’agit de faire évoluer les mentalités. Vous vous positionnez aussi clairement en faveur d’une loi pour abolir les châtiments corporels chez l’enfant. Pourquoi est-ce essentiel pour vous ?

La loi ne réglera pas tout mais il nous faut évoluer sur nos positions. On l’oublie trop souvent mais il existe, au même titre que la Déclaration universelle des droits de l’Homme, une Déclaration des droits de l’Enfant, déclarée à l’ONU. Il y a 40 ans, la Suède, qui totalisait à l’époque environ 700-800 enfants morts de violences familiales chaque année, a fait voter une loi du même type que celle à l’étude en ce moment-même en France. Aujourd’hui, seuls 2 enfants environ meurent annuellement dans ce pays de ce type de violences. Il y a 2 ans environ, j’ai participé à une enquête pour l’émission Les Maternelles [sur France 5], menée à Boulogne-Billancourt, une banlieue parisienne chic, et portant sur la volonté de faire une loi pour abolir les châtiments corporels chez l’enfant. 68% des personnes interrogées étaient… contre ! Parmi elles, 60% étaient même favorables aux châtiments lourds (martinet, fouet…). A l’époque de l’abolition de la peine de mort, l’opinion était aussi vent debout face à cette mesure. Pour légiférer et faire changer les mœurs, il faut du courage politique.

Pour soutenir la création du film-documentaire Les chemins de l’empathie, rendez-vous sur la plateforme de financement participatif Tous Coprod.  

Merci à l’espace Magnan de Nice et à Laure Laforêt, psychologue-victimologue et ambassadrice azuréenne de L’Odyssée de l’empathie, dont vous pouvez relire l’interview dans Ressources #5, à commander –> par là ! 

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